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Live At Reading

Live At Reading

Nirvana

par Emmanuel Chirache le 26 juillet 2011

4

Paru le 2 novembre 2009 (Universal/Geffen)

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Je pense qu’il ne vous a pas échappé à quel point il est devenu tendance de sortir en version officielle les bons vieux bootlegs de tout artiste mythique qui se respecte. On pourra ergoter cent ans sur les raisons d’une telle frénésie d’officialisation, mais je prend le pari que c’est par philanthropie et pour le bonheur des fans. Quoiqu’il en soit, voici enfin l’occasion pour chaque amateur de rock de disposer en « vrai disque » de chansons qu’il possédait auparavant en mp3 dégueulasse. Aujourd’hui : Live At Reading de Nirvana. Oui, le fameux live donné au fameux festival la fameuse année 1992 ! Et qui, donc, existe en bootleg depuis des lustres, peut-être même qu’on trouvait son édition pirate dès les années quatre-vingts. Désormais, cette ancienne version peut finir à la poubelle, elle a trouvé son maître.

Car ce mythique Live At Reading bénéficie d’un mixage quasi parfait, lequel fait la part belle au public - comme sur ce Lithium où la foule entonne les paroles avec Kurt Cobain, et trouve le bon équilibre entre les membres du trio : guitare et basse main dans la main, batterie légèrement en retrait. Et au milieu coule une voix éraillée, foutue, foireuse, celle de Cobain. Une voix unique, qui donne tout, tout de suite, à tel point que le chanteur se pète les cordes vocales dès le deuxième morceau du concert. Ok, on exagère, c’est surtout à partir de Sliver que Kurt donne les premiers signes de décomposition avancée de son précieux organe. Rien de bien grave au final : on n’écoute pas un live de Nirvana pour retrouver ce qu’on entend sur la version studio. A l’inverse de la maîtrise surpuissante et indépassable des cavaliers de l’Apocalypse de Metallica, Nirvana s’inscrit dans la grande tradition bordélique du punk, qui privilégie les tripes à la précision de l’exécution. C’est pourquoi on remerciera le label d’avoir laissé ces moments si délectables durant lesquels le groupe hésite et se rate, volontairement ou non. Vous me direz que demander au chanteur d’ajouter quelques overdubs sur sa voix en 2009 n’était pas chose aisée, et vous aurez raison. Mais il est depuis longtemps admis que le génie vocal de Cobain résidait dans cette force qui jaillissait parfois de manière incontrôlée. Quand Kurt pousse la chansonnette, ça déborde, ça dépasse, ça part dans tous les sens à l’image de ce Sliver donc, chanté sur le fil du rasoir.

C’est d’ailleurs avec une joie sans mélange que Kurt Cobain et ses petits copains s’ingénient en public à déconstruire leurs chansons, foulant au pied la notoriété de celles-ci, détruisant dans l’allégresse la « légende » Nirvana pour se faire une nouvelle virginité artistique. D’où ce chant curieux sur les couplets de Sliver, dont le ton change radicalement à l’intérieur même d’une rime, d’où également l’introduction ratée et le solo massacré de Smells Like Teen Spirit. Quant à All Apologies, il semble que ce soit la bande magnétique qui décide à son tour de partir en couilles lorsqu’on jette une oreille attentive sur les couplets du morceau. Cette volonté de tourner en dérision l’exposition médiatique du groupe, Cobain l’affiche dès le début du concert, puisqu’il apparaît sur scène en chaise roulante afin de ridiculiser les rumeurs courant sur son état de santé. Il porte également une blouse d’infirmière qu’il ne quittera pas du concert. Grâce au DVD, l’aspect visuel de la prestation, qui marqua aussi les esprits, vient compléter le disque. Ce qui permet d’admirer la performance du roadie Tony Hodgckinson (l’abruti en train de danser et de sauter n’importe comment pendant les morceaux) et surtout d’entendre les petits speeches de Kurt Cobain au public, hélas absents du CD, en particulier celui qu’il prononce avant All Apologies. Le chanteur dédie en effet la chanson à la petite Frances Bean, née 12 jours auparavant, et à Courtney Love. « Elle pense que tout le monde la déteste maintenant », lance-t-il avant de faire entonner à la foule un « Courtney we love you ! » tristement ironique. On ne se lasse pas du sourire enfantin sur le visage de Kurt Cobain après cette déclaration d’amour assez peu spontanée...

Du point de vue des chansons, Live At Reading offre une set-list presque idéale, déroulant tout Nevermind à l’exception de Something in the Way, conservant le meilleur de Bleach - dont une version de School à tout rompre - sauf Love Buzz pourtant jouée ce soir-là et présente sur le DVD, annonçant pour finir In Utero avec une poignée de titres en pleine maturation (Dumb et All Apologies ne sont pas encore achevées à l’époque). On trouve enfin les habituelles reprises, un exercice dans lequel Nirvana a souvent brillé, le sympathique Money Will Roll Right In des Fangs et le terrifiant D-7 des Wipers. Seul regret, les singles impérissables que sont Sliver et Aneurysm n’atteignent pas la puissance des versions enregistrées sur From the Muddy Banks of the Wishkah, l’autre live officiel de Nirvana. Ce dernier n’a d’ailleurs pas trop à rougir de la comparaison, même s’il pâtit d’un corpus trop hétéroclite. Le grand avantage de Live At Reading, outre d’avoir un nom prononçable, tient beaucoup à ce qu’il retranscrit un concert entier du groupe, depuis la fracassante introduction de Breed jusqu’à la folie de Territorial Pissings en passant par toutes les merveilles composées par Cobain, que ce soit Polly, Lounge Act ou Lithium. Avec ce nouveau disque, Nirvana entre également dans le cercle très fermé des groupes ayant produit autant de disques morts que vivants, ce qui nous donne à la fois un indice précieux sur son statut d’artiste incontournable et un aperçu des techniques commerciales contemporaines. On en apprend tous les jours grâce à Nirvana.

Article initialement paru le 3 novembre 2009.



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1. Breed (3’12")
2. Drain You (3’38")
3. Aneurysm (4’35")
4. School (2’43")
5. Silver (2’06")
6. In Bloom (4’36")
7. Come as You Are (3’36")
8. Lithium (4’22")
9. About a Girl (2’52")
10. Tourette’s (1’51")
11. Polly (2’49")
12. Lounge Act (2’37")
13. Smells Like Teen Spirit (4’45")
14. On a Plain (3’00")
15. Negative Creep (2’52")
16. Been a Son (2’13")
17. All Apologies (3’10")
18. Blew (3’20")
19. Dumb (2’32")
20. Stay Away (3’33")
21. Spank Thru (3’07")
22. Money Will Roll Right In (2’17")
23. D-7 (3’44")
24. Territorial Pissings (4’30")
 
Durée totale :77’48"