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Hard Rain

Hard Rain

Bob Dylan

par Milner le 11 septembre 2007

2

paru le 1er septembre 1976 (Columbia Records)

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Il était à l’époque plus jeune que Jack Elliott, mais moins doué que Neil Young. Il chantait moins bien que Roger McGuinn, mais mieux que Allen Ginsberg. Il n’avait pas la puissance d’un Steve Stills mais pouvait concurrencer la Joni Mitchell dernière période. Quant à The Band, ils étaient cinq. Lui, c’est Bob Dylan. Un sacré client, tout de même. Le genre de couteau déjà bien tranchant pour l’époque. Et cette galerie de portraits n’a rien d’une introduction forcée, Dylan mordait dans la même viande. Celle d’un certain folk blanc à racines électriques avec des ambitions à remplir les stades sobrement intitulé « The Rolling Thunder Revue ». Le genre de troupe qui se maquillait et s’habillait de façon assez excentrique, pas non plus comme Kiss ou Genesis mais un peu quand même. Là où passait la troupe, c’était la fête assurée.

Pour autant, à l’écoute de cet album, une question se pose : jusqu’où peut-on aller trop loin ? Car, il y a là quelque chose de comique mais aussi d’embarrassant. Hard Rain est donc le résultat discographique de la Rolling Thunder Revue dont la presse mondiale s’en était fait l’écho flatteur en 1976. Ces titres enregistrés live devant une foule acquise à la cause du Zimm’ sont sur ce disque abandonnés à la va-vite sans que la moindre envie nouvelle vienne récompenser l’auditeur de cet effort qu’il est le seul à faire. L’explication à cela tient en deux hypothèses : la première serait que la longue tournée entourée de toute cette smala de célébrités aurait rendu Dylan prisonnier d’une formule, avec dans son malheur, l’inconvénient d’avoir oublié de laisser une sortie de secours. La seconde voudrait que le barde folk, attiré par les théories du CBGB’s, tombe dans le piège de la naïveté instrumentale et en devienne sourd. Laquelle allez-vous choisir ?

À chacun de se faire une opinion ; mais clairement, quel peut bien être le but d’un tel disque, certes enregistré en public, mais rempli uniquement d’anciens morceaux mal joués et dans des versions en tout point inférieures aux originales ? Il y a neuf titres qui couvrent de façon assez bizarre quinze années de musique dylanienne. De One Too Many Mornings (1963) à Oh, Sister (1975), le spectre est finalement large et augure du meilleur. Ces morceaux bénéficient de nouveaux arrangements et laissent entrevoir une facette inspirée de l’artiste, comme pour mieux rappeler qu’il a toujours su puiser les innovations dans l’air du temps pour les transcender par son talent musical. Au fond, proposer un autre sort à des titres connus de la majorité des fans n’est pas foncièrement une mauvaise chose : Queen aussi a joué à ce petit jeu-là pour le résultat que l’on connaît ; Pearl Jam a approché l’idée dans les années 90. Assez tristement pourtant, la structure des chansons se ressemble sur toutes ; on les voit arriver de si loin qu’on a le temps de chausser ses boules Quiès.

Le constat est évident : à la fin de chaque couplet, Dylan et son groupe s’arrêtent pour mieux repartir après la pause et ce, jusqu’à la fin du suivant. Tout est ainsi découpé en tranches, sans motif apparent, peut-être pour que les musiciens aient le temps de se retrouver pour une fois au même point en un même moment... Car ils n’ont pas dû beaucoup répéter ensemble. La version de Maggie’s Farm est à se demander si c’est là toute l’interprétation que peut en offrir le groupe qui enregistra le lumineux album Desire. Le délire de la foule n’en est que plus sinistre. Il y a définitivement quelque chose qui cloche sur ce disque. Un tel déferlement d’énergie fruste et délibérée repoussera les Dylan-freaks pour sûr.

Scarlet Rivera est inaudible et sonne désaccordée ; son violon sonne aussi fort qu’un xylophone glissé dans un mégaphone. Le reste de la section rythmique joue les balourds de service et oblige le poète à la tignasse frisée à s’époumoner à s’en claquer les vaisseaux. Un comble pour un chanteur dont la puissance vocale n’a jamais été l’une de ses caractéristiques premières ! Le son est à l’image de la pochette de l’album : lointain, désabusé, sans intérêt. Et s’il est difficile d’admettre une telle comparaison, il reste à l’auditeur le soin d’écouter la version originale de Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again avant de s’attaquer à celle-ci. Car on touche à du lourd : non content de rajouter quelques lignes de plus ou de moins aux paroles, le titre est destructuré de manière telle que le charme impérissable s’évapore dans la stratosphère aussi vite que l’intérêt pour le morceau.

Il y a malgré tout deux ou trois choses tolérables qui permettent à l’artiste de ne pas avoir à en découdre avec la maréchaussée. I Threw It All Away et Idiot Wind referment bel et bien un disque sur lequel l’auditeur ne voudra plus s’apesantir plus longuement encore et préfèrera l’oublier rapidement. L’échec artistique de Hard Rain vient confirmer l’appréhension principale autour du rôle des mythes vivants : le guerrier du folk est fatigué. Et tout un chacun sait pertinemment que lorsque les guerriers sont fatigués disparaissent les héros. Dans le cas de Dylan, il faudra attendre une période de dix ans avant de retrouver le feu sacré. Et les larmes viennent aux yeux des nostalgiques...



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Tracklisting :
 
1. Maggie’s Farm (5’23")
2. One Too Many Mornings (3’46")
3. Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again (6’00")
4. Oh, Sister (5’07")
5. Lay, Lady, Lay (4’46")
6. Shelter From The Storm (5’28")
7. You’re A Big Girl Now (7’00")
8. I Threw It All Away (3’17")
9. Idiot Wind (10’20")
 
Durée totale : 51’17"