Sur nos étagères
Dylan

Dylan

Bob Dylan

par Aurélien Noyer le 18 décembre 2007

1

Paru le 1er octobre 2007 (Columbia)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

2003, Masked & Anonymous, film cryptique conçu par Bob Dylan. 2004, Chronicles Vol. 1, première partie des mémoires de Bob Dylan, accompagnée d’un double CD du même nom. 2005, No Direction Home, film dirigé par Martin Scorcese sur la jeunesse de Bob Dylan et accompagné d’un autre double CD du même nom. 2006, énorme succès de Modern Times. 2007, resortie de Don’t Look Back, film retraçant la tournée 1965. 2007, sortie de I’m Not There, fiction surprenante sur Dylan.

C’est peu dire que depuis quelques années, la Dylanomania a atteint des sommets que le vieux troubadour n’avait plus connu depuis longtemps... une fort bonne occasion donc de sortir l’éternel best-of. Ce genre de disque bâtard qui tourne si rapidement à l’exploitation fébrile d’un catalogue entendu mille fois. Mais arrêtons de nous plaindre. Après tout, si le consommateur lambda peut découvrir Dylan par l’intermédiaire de ce genre de disque, le principe n’est peut-être pas si pervers.

En conséquence de quoi, je passerai sous silence la lamentable idée de sortir des versions 3 CDs (voire 3 CDs Deluxe) de l’album. Un best-of étant par essence destiné à ceux qui veulent avoir une vision synthétique de l’oeuvre d’un artiste, il paraît idiot de leur proposer une version aussi extensive de la discographie. En outre, l’absence totale de véritables inédits fera réfléchir même le dylanophile le plus exhaustif.

Aussi ne reste-t-il que ce simple best-of pour défendre l’espoir d’initier le chaland aux arcanes de la dylanologie. Hélas, à la vue du track-listing, on ne peut réfréner un soupir de découragement. De façon trop évidente, tous les classiques y sont. Les années 60 y sont largement représentées. Suivent quelques titres pour évoquer les années 70 et une magnifique occultation des années 80 et 90. Entre Hurricane (1976) et Make You Feel My Love (1997), ce n’est pas moins de vingt ans et douze albums qui passent à la trappe. Certes, ils ne représentent peut-être pas les meilleurs années de Dylan, mais recèlent néanmoins leur lot de pépites exploitables pour ce genre de projet. Ignorant superbement cette période, le track-listing se poursuit donc avec quelques titres récents et s’achève avec... Forever Young, titre de 1974, échouant de façon tout à fait incongrue en fin de disque.

En soi, nous tenons donc là un exemple parfait de track-listing et de sequencing bancals et bâclés. Je ne reviendrai pas sur le choix des titres, scolaire et sans surprise ni intérêt. Par contre, l’ordre chronologique et sa logique méritent qu’on s’y attarde, tant ils sont ineptes dans le cadre d’un tel projet. En effet, on se retrouve avec les neuf premiers morceaux (soit la moitié du disque) qui ne couvrent qu’une période de trois ans dans la carrière de Dylan, ce qui nous laisse neuf titres pour représenter quarante ans de carrière. Je vous laisse juger de la pertinence d’un tel échantillon. Et pour finir, la blague Forever Young, placé là comme un clin d’oeil totalement hors de propos. Une chanson de la qualité de Forever Young aurait mérité largement plus que ce rôle tarte à la crême. « Malgré ses 45 ans de carrière, le vieux Dylan est toujours jeune » ??!! Pitié, ne pouvait-on pas éviter un tel cliché ?

C’est donc à chacun de se faire son propre sequencing du disque. Même avec un choix des titres aussi pusillanime et bancal, on peut imaginer tellement de possibilités qui serviraient mieux les chansons. Rapprocher Just Like A Woman, Make You Feel My Love et Lay Lady Lay, mettre en perspective Blowin’ In The Wind et Knockin’ On Heaven’s Door ; sans être révolutionnaires, ces idées permettent déjà de se faire une idée de Bob Dylan en tant qu’artiste. L’évolution du style, musical comme littéraire, n’a toujours été chez lui qu’une façon de raconter les mêmes choses sans se répéter. Au lieu de ça, on a qu’un aperçu flou de Dylan, ne révélant rien et, plus grave, ne signifiant rien.

Certes, je peux comprendre que l’acheteur potentiel, a priori plutôt ignorant en dylaneries, ne prête pas attention à ce genre de subtilités. Mais le problème est qu’avec cet enchaînement, l’ensemble sonne assez quelconque. La qualité des chansons et du son est là (on parle quand même d’un best-of de Dylan), mais les titres sont enfilés les unes après les autres, ne pouvant à aucun moment révéler leur potentiel. Encore un exemple de mauvais best-of assemblé à la va-vite pour profiter du regain d’intérêt pour un artiste.

A la rigueur, les possesseurs de l’édition bonus pourront-ils se consoler avec le CD supplémentaire, exclusif la version « normale » (les acheteurs des versions 3 CDs se seront donc vraiment fait arnaquer) qui contient le remix de Most Likely You Go Your Way (And I’ll Go Mine) par Mark Ronson. Ce « bonus » est malheureusement la seule chance d’apprécier une vision pertinente de l’oeuvre de Dylan que puisse offrir l’achat de ce best-of. Le producteur-DJ a eu l’intelligence de ne pas s’attaquer à un classique trop imposant tout en assurant ses arrières en se référant à une période consensuelle (la chanson est tirée de Blonde On Blonde), et il a réussi à ajouter un beat puissant sans dénaturer l’ambiance de la chanson. Certes, quelques cuivres sont un peu plus soul que nature, mais ce traumatisme post-Amy Winehouse ne fait qu’ajouter un nouvel éclairage salutaire sur la chanson.

Si on exclue la présence d’un remix réussi mais par ailleurs trouvable en single à un prix beaucoup plus modique, ce best-of parvient donc à transformer la carrière d’un des artistes les plus exceptionnels du XXe siècle en caricature, tant il ne permet à aucun moment à dénouer des ficelles que Dylan avait utilisé il y a plus de quarante ans. Et lorsque la trivialité dans le choix des morceaux et dans leur ordonnancement atteint de tels sommets, il est difficile de ne pas crier à l’arnaque. Aussi, à moins de n’avoir vraiment aucun a priori négatif sur l’intromission rectale non consentie, on évitera d’acheter cet objet, sous quelque version que ce soit.



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Track-listing :
 
1. Blowin’ in the Wind (2’47")
2. The Times They Are a-Changin’ (3’13")
3. Subterranean Homesick Blues (2’20")
4. Mr. Tambourine Man (5’26")
5. Like a Rolling Stone (6’09")
6. Maggie’s Farm (3’56")
7. Positively 4th Street (3’54")
8. Just Like a Woman (4’51")
9. Rainy Day Women #12 & 35 (4’36")
10. All Along the Watchtower (2’33")
11. Lay, Lady, Lay (3’19")
12. Knockin’ on Heaven’s Door (2’33")
13. Tangled Up in Blue (5’42")
14. Hurricane (8’34")
15. Make You Feel My Love (3’33")
16. Things Have Changed (5’09")
17. Someday Baby (4’56")
18. Forever Young (4’55")
 
CD Bonus
 
1. Most Likely You Go Your Way (And I’ll Go Mine) (Mark Ronson Remix) (3’41")
2. Most Likely You Go Your Way (And I’ll Go Mine) (3’29")
 
Durée totale : 78’26« (85’36 » pour l’édition avec CD Bonus)