Incontournables
Nebraska

Nebraska

Bruce Springsteen

par Brice Tollemer le 5 avril 2011

paru le 20 septembre 1982 (Columbia).

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« J’ai vu l’avenir du rock’n’roll, il s’appelle Bruce Springsteen. Une nuit où j’avais besoin de me sentir jeune, il m’a fait me sentir comme si c’était la première fois que j’entendais de la musique ». La célèbre critique de John Landau parue dans le Real Paper de Boston en 1974 fait partie de la légende du Boss (surnommé ainsi en raison de sa manière de payer ses musiciens une fois par moi, à date fixe). Avec le E Street Band, il vient de sortir son premier album une année plus tôt, Greetings From Asbury Park, New Jersey qui a reçu de bonnes critiques mais qui s’est relativement peu vendu. La parution de Born To Run en 1975 ouvre à Springsteen les portes du succès et de la célébrité, il fait notamment la couverture de Newsweek. Cependant, des problèmes judiciaires avec son ancien manager l’empêchent d’écrire des nouvelles chansons et il faut attendre 1978 pour qu’un nouvel album voit le jour, Darkness On The Edge Of Town. The River sort deux années plus tard. En 1982, le Boss a 33 ans. Baigné durant son enfance puis son adolescence à la fois par le rock’n’roll et la musique folk, il est devenu au début de ces années 80 une star mondiale. Mais cette réussite ne saurait cacher une certaine lassitude. Bruce Springsteen a besoin de s’isoler un peu, loin de la foule, loin de la presse, loin de l’agitation.

Le Boss s’enferme chez lui. Seul avec son harmonica, sa guitare sèche et sa voix. Pour enregistrer, un simple quatre-pistes fera l’affaire. Un son épuré, une atmosphère intimiste, le dépouillement total c’est ce que voulait Springsteen. Les morceaux ont beau être ré-enregistrés avec le E Street Band, le chanteur n’est pas satisfait du résultat car il craint que les textes ne disparaissent, noyés sous la musique du groupe. On gardera donc les bruts. Nebraska est pratiquement un album de démos. Ce qui lui donne une véritable ligne directrice, dans laquelle les morceaux s’enchaînent naturellement, gardant l’esprit de la chanson précédente pour mieux le transmettre à celle qui suit. Et le Boss a des choses à dire, des histoires à raconter.

Des histoire vraies, celles d’une Amérique qui souffre, celles de ses habitants qui ne suivent pas exactement l’« American way of life ». Des histoires de meurtriers notamment. Comme par exemple Nebraska, la première composition qui donne son nom à l’album. Springsteen nous conte ainsi l’histoire de Charles Starkweather, « serial killer » de 19 ans qui a tué 11 personnes dans cet état du nord des États-Unis, en compagnie de sa petite amie de 14 ans, Carol Fugate, sans que l’on sache réellement pourquoi ("Can’t say that I’m sorry for the things that we done/
At least for a little while sir me and her we had us some fun
"). Ou bien encore celle de ce chômeur dans Johnny 99, condamné à 99 années de prison pour avoir tué un veilleur de nuit :

Well they closed down the auto plant in Mahwah late that month
Ralph went out lookin’ for a job but he couldn’t find none
He came home too drunk from mixin’Tanqueray and wine
He got a gun shot a night clerk now they call’m Johnny 99

L’autre versant de l’Oncle Sam, voilà ce que le Boss nous fait découvrir tout au long de Nebraska. La misère individuelle, l’échec, le chômage sont d’autant de thèmes faisant surface durant ces quarantes minutes de mélancolie discrète mais soutenue. Où surgit néanmoins la réelle volonté de s’en sortir, de se tirer de telle ville, de tel milieu ou de tel merdier. Et ceci à n’importe quel prix. Comme notamment dans Atlantic City, probablement la chanson la plus identifiable de cet album.

Well now everything dies baby that’s a fact
But maybe everything that dies someday comes back
Put your makeup on fix your hair up pretty
And meet me tonight in Atlantic City

Ici est décrit l’escapade d’un jeune couple qui fuit la misère pour la ville d’Atlantic City (le Las Vegas de la côte Est). Les références à la Mafia, à la pègre sont nombreuses : dès l’intro (Well they blew up the chicken man in Philly last night now they blew up his house too), Springsteen fait référence à Philip Testa, chef de la Mafia de Philadelphie, et surnommé « Chicken Man », tué par une bombe au mois de mars 1981.

Now I been lookin’ for a job but it’s hard to find
Down here it’s just winners and losers
And don’t get caught on the wrong side of that line
Well I’m tired of comin’ out on the losin’ end
So honey last night I met this guy and I’m gonna do a little favor for him

La voilà l’Amérique peinte tout au long de Nebraska : un pays où il n’y a que des winners et des loosers. Et plus on est entraîné vers le bas, plus on veut atteindre les sommets, pour tenter de survivre, pour réussir à exister dans ce culte du soi-disant rêve américain. Et tout les moyens sont évidemment bons. C’est en outre une chanson atypique pour bien des raisons. D’une part, c’est le premier clip de Springsteen, où l’on voit seulement des rues de la ville en noir et blanc. D’autre part, Atlantic City ne sort en single qu’en Europe, mais pas aux États-Unis. Enfin, impossible de dissocier le texte du film du même nom de Louis Malle, qui sort en 1981 avec Susan Sarandon et Burt Lancaster.

Mais la chanson la plus emblématique écrite au cours de cette période n’est même pas sur l’album. En effet, c’est au cours de la création de Nebraska que Born In The USA est née. Une version acoustique, dépouillée, très loin de celle qui donnera son titre au septième opus du Boss deux années plus tard. D’ailleurs, c’est à l’occasion de cette tournée qu’il interprétera les chansons de Nebraska en concerts, son album le plus intimiste n’ayant pas eu le loisir d’être joué auparavant.

Avec cette œuvre, véritable recueil d’histoires individuelles contant la chute et le désespoir de personnages mis de côté sur le chemin du rêve américain, Bruce Springsteen surprend tout le monde. Par son aspect brut mais émouvant, Nebraska constitue un véritable monument folk, comme Bob Dylan a pu en produire. Un son épuré pour un tableau bien sombre des États-Unis en ce début des années Reagan. Mais, comme il le clame telle une note d’espoir à la fin de l’album : « Still at the end of every hard earned day people find some reason to believe »...



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Tracklisting :
 
1. Nebraska (4:25)
2. Atlantic City (3:50)
3. Mansion On The Hill (4:00)
4. Johnny 99 (3:40)
5. Highway Patrolman (5:40)
6. State Trooper (3:09)
7. Used Cars (3:04)
8. Open All Night (2:51)
9. My Father’s House (5:35)
10. Reason To Believe (4:05)
 
Durée totale : 40:29