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Matador Singles '08

Matador Singles ’08

Jay Reatard

par Antoine Verley le 25 janvier 2011

Paru le 7 octobre 2008 (Matador Records)

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Naooon, le junkie glandouilleur peu appétissant de Memphis en incontournable sur Inside ? Paf, hystérie collective et Seppukutages de masse chez le peu d’internautes qui faisaient encore semblant de nous lire ou ont préféré partir plutôt que d’entendre ça plutôt que d’être sourds. Oui, nous cédâmes, avec quelques mois de reatard, à la mode psychotique qui suivit le trépas éthylococaïné et overmédiatisé de celui qui était appelé à devenir, sous la plume des petits malins, the late Jay Reatard (on ne se refait pas) : celle de la nécrophilie journalistique, ou mise totalement irrationnelle d’un défunt sur un piédestal qu’on lui aurait refusé de son vivant. On ne s’en cachera pas, il y a de ça. A notre décharge, il faut néanmoins avouer que l’on n’entretient pas la même relation avec l’œuvre d’un artiste vivant qu’on écoute et sait vivant au moment où on l’écoute et celle d’un artiste mort dont on expérimente l’écoute après son décès en sachant qu’on l’a connu et sans doute écouté de son vivant en étant alors conscient qu’il était en vie à ce moment même (c’est pas là qu’il faut pleurer, c’est au moment où il meurt).

Non, en vrai, les œuvres d’un musicien qu’on écoute, le sachant de ce monde, sont nécessairement liées à l’artiste vivant, et ledit lien se brise avec la mort de l’artiste : l’œuvre se désolidarise de son créateur et ne peut être rattachée au monde que nous connaissons. Elle sonne alors immédiatement comme un témoignage d’outre-tombe (#séquence_fanitude ? Not one bit), certains d’entre nous ont pu le ressentir lors de la récente disparition de Captain Beefheart par exemple.

« That’s it, you cocky cock ! » hurlerez-vous avec raison : certes, arriver à caser le Captain dans un papier sur un jeune branleur à trois accords relève de l’exploit, ou de l’absolu foutage de gueule. Car ici, point de blabla technique et encore moins de considérations conceptuelles plus ou moins intéressantes. Donc non, nous n’irons pas nous foutre de vous, lecteur, en essayant de vous faire gober des insanités comme quoi l’éthique de travail stakhanoviste du Retardé (une compo par jour) ainsi que l’apparente uniformité des compositions s’inscrivent dans une démarche warholienne singeant le consumérisme et la production standardisée. D’ailleurs, qu’en dit Jay ? « I just think it’s noisy pop music ». Haha.

N’en déplaise, nous préfèrerons opérer une sage comparaison avec le garage sixties où la dynamique de chanson importe davantage que celle d’album : la cohérence toute relative de l’ensemble et le sequencing classique au possible (titres punchy au début, tentatives acoustiques maladroites repoussées vers la fin) évoquent les productions des Seeds ou des Troggs, présentées dans de telles compilations de singles hétéroclites. En somme, comme, retranchés derrière une crétine candeur, les champions du garage feignaient d’ignorer qu’ils apposaient leur paraphe indélébile à l’histoire de la pop, Jay Reatard semble également, ici, enchaîner ces treize obus sans se douter qu’il apporte à la power pop des années 2000 un soupçon de cette humanité qui lui faisait cruellement défaut.

Car Jay Reatard, rompu au punk garage chez les Lost Sounds et pléthore de « projets », a ici tout simplement accouché, dans ce disque solo à plus d’un titre (il joue de tous les instruments) d’une oeuvre plus pop que rock, privilégiant la légèreté à la pose, pose qui semblait l’apanage du rock dit garage (Casablancas, si tu m’entends…). Quoi de plus pop, donc, qu’un album enfantin, tout strié de saturations stridentes qu’il fût ? Un mélange non inédit, mais neuf et d’une vitalité rare, de Flying V bouillonnante et d’orgue ; de chœurs juvéniles et de hargne ponquesque. Jay Reatard réussit donc, avec une formule harmoniquement et soniquement épurée, à capturer un instant d’esthétique power pop punk puérile, jouant sur des thèmes enfantins (les textes de Screaming Hand) fredonnés avec une voix échappée de Supergrass…

Musicalement, cette esthétique transparaît également dans l’intro Maison-Hantée de An Ugly Death sonnant comme résurgence de l’imaginaire enfantin (si) ou dans l’effrayante Trapped Here et son solo poussé à 11 avec une touchante maladresse. Quant aux trois dernières acoustiques, les vains appels de No Time, la ritournelle silencieuse de You Were Sleeping comme la vision démiurgesque I’m Watching You, loin de la diurne agitation du ludique Hiding Hole, des coups de canon de l’atrabilaire D.O.A, du chuckberrysme presqu’incongru du solo de An Ugly Death ou des ruades cavalières de Always Wanting More (’tain, mais ce riff !) ce sont ni plus ni moins que des berceuses. Rest in peace.



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Tracklisting :
 
1. See / Saw (3’01")
2. Screaming Hand (2’01")
3. Painted Shut (1’48)
4. An Ugly Death (3’42")
5. Always Wanting More (2’10")
6. You Mean Nothing To Me (2’05")
7. Fluorescent Grey (4’40")
8. Trapped Here (2’53")
9. Hiding Hole (1’33")
10. D.O.A. (1’09")
11. No Time (2’26")
12. You Were Sleeping (2’32")
13. I’m Watching You (3’39)
Durée totale : 33’35"

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