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Movement

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New Order

par La Pèdre le 7 mars 2012

paru en 1981 (Factory)

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La mort de Ian Curtis, on la connait tous. Ce type qui en donnant à sa vie une portée mythique laisse ses camarades de route sur le carreau. Sur le carreau et pourtant si près d’une plénitude ! Après la mort de Ian Curtis donc, le groupe encore dans sa formation à trois (guitare-basse-batterie) tourne en Amérique durant l’automne de l’année 1980 avec dans le sac une poignée de chansons à peine bricolées, dont certaines qui finiront sur l’album à venir (Dreams Never End, Truth), d’autres qui font partie du répertoire avorté de Joy Division (Ceremony). La copine du batteur, Stephen Morris, vient se joindre au groupe en octobre 1980. Elle s’occupera des synthétiseurs, puisque Barney a du mal a joué du chant, de la guitare et des claviers à la fois. Ils sont de nouveau quatre. Le premier album de New Order finit par poindre au bout de cette errance de groupe abandonné.

Il y a d’abord dans Movement ce titre : décidément, il fallait pour ces gars rester en mouvement. La gloire qui s’offrait avec Joy D. s’est dérobée aussi tragiquement que violemment. La tournée en Amérique si proche, et la consécration artistique, se sont fait faucher et tout reste à faire. Et pour ne pas se faire enterrer il fallait faire vite, c’est pour ça que fin 1980, ce qui est en train de devenir New Order rentre au Strawberry Studio à Stockport. Dans un sentiment d’affliction, les mancuniens devront composer avec une situation problématique, que l’éternel Peter Hook précisera au magazine Mojo en 1994 :
« The first meeting we all had, which was the Sunday night [after Curtis committed suicide], we agreed that. We didn’t sit there crying. We didn’t cry at his funeral. It came out as anger at the start. We were absolutely devastated : not only had we lost someone we considered our friend, we’d lost the group. Our life basically. »

En effet le groupe qui doit se débrouiller sans l’oreille et le songwriting de Curtis, se retrouve coincé en studio avec des talents de composition incertains. Comme le dira encore Hook : « I didn’t think we stood a cat’s chance in hell of getting anywhere without Ian ». Pourtant, par la force des choses... L’album dans sa forme de comète froide reflète alors l’état d’esprit d’un groupe qui ne sait plus sur qui compter mais fait en sorte que ses rêves ne terminent jamais. Et c’est ainsi que l’on entre dans Movement, par ce Dreams Never End lumineux, comme une proclamation.

La composition des titres se voit chapeautée par une production exigeante. Martin Hannett, personnage haut en couleurs (appréciez le pléonasme), vient épaulé le groupe dans la tâche délicate de donner suite à l’histoire de Joy Division. Hannett, engoncé durant les sessions d’enregistrement dans des problèmes d’alcool et de cocaïne, prend des airs de prêtre moribond dans sa relation autoritaire avec le groupe. Derrière sa table de mixage, il veut mener la transe froide comme il l’entend : selon la petite histoire, il aurait fait joué le batteur des toilettes jusqu’au toit pour obtenir la résonance qui le satisfasse (jugez le travail léché sur Senses, ses percussions spatiales, un moment remarquable de post-punk). L’album se voit inévitablement marqué du sceau du corbeau : tout se fait en écho avec des riffs cristallins parfois grinçants, une basse fière et répétitive, une batterie stricte et des claviers qui empiètent sur les pistes pour donner des allures de cérémonie glacée.

Mais ici il n’y a plus les relans punk warzawiens d’Unknow Pleasures ni la procession blanche de Closer, mais quelque chose comme de la rancune et de l’urgence. On s’énerve contre la figure absente, on lui reproche des choses, on la regrette. Dreams Never End se termine ainsi :

Don’t throw our joy away
Why must you just you leave now ?
Memories are all that’s left
I need you near to me now

Pour ceux qui veulent le croire, I.C.B. voudrait dire Ian Curtis Burried. The Him pourrait faire référence à l’ancien compagnon, avec par exemple les strophes ambiguës « Some days you waste your life away / These times I find no words to say ». Alors que la piste finale, au titre évocateur, Denial, souligne l’abîme « It’s another story, some of it is blurred / I tried to understand him, I tried so hard ». Comment ne pas lire ces morceaux sans faire le raccord avec la situation et l’histoire du groupe ? Les textes banales qui à mon sens font vraiment ce qu’est New Order ne sont pas encore écrits. Ici les mots essayent de donner dans l’ésotérisme solennel à la Curtis et au diapason de cette écriture, nous l’avons vu, la musique tient de la colère rentrée.

En fait, le groupe qui naquit d’un hasard, se construit par des contingences hésitantes. Hook et Sumner s’échangent le long de pistes le chant, avec cette morgue grave et un peu fausse, comme s’ils chantaient en la personne de Curtis. Le guitariste prendra ensuite le lead non parce qu’il chante mieux mais parce qu’il sera plus simple pour lui de chanter avec son instrument que les autres (d’ailleurs, l’anecdote veut que ce fut le batteur qui initialement avait la voix la plus « chantante »). Notons la prestation vocale de Hooky, prenante et expressive, et même si New Order avait besoin de la voix naïve de Barney on peut se dire que le bassiste aurait pu décidément tenir un groupe. La montée finale de Doubts Even Here, martiale et solennelle, avec la voix de Gillan Gilbert qui vient se superposer sur le chant de Hook donne le frisson.

Movement se construit donc autour d’une figure partie, nous renvoie à un groupe qui n’existe plus et un groupe qui n’existe pas encore : comme le faux dernier album de Joy Division, sans être pourtant celui de New Order. Ce qui en fait une œuvre hésitante, fantomatique mais brillante. Si on se plait alors à penser que Curtis hante ces pistes, c’est surtout au fond la musique urgente de 3 gars qui ne veulent pas lâcher. On peut s’émouvoir de voir leur prestation live à New York en 1981, où le groupe peu sur de lui-même doit pousser la chansonnette, les yeux fermés, la bouche sur le micro, pour forcer encore un peu le rêve.



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