Concerts
Shearwater

La Maroquinerie (Paris)

Shearwater

Le 12 septembre 2008

par Yuri-G le 23 septembre 2008

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C’était pressenti... et maintenant c’est là, quelque part. En fait, ça ne l’est déjà plus. Un instant, gravé entre les murs d’une salle, qu’on tente de maintenir vivant. Quelques jours plus tard, on se demande s’il est vraiment nécessaire d’écrire. Nécessaire de verbaliser. Mais bon, ok, essayons.

Shearwater sur scène. Réputation d’intensité, même d’intensité incroyable, les commentaires de 2006 ou des récentes dates l’indiquent assez unanimement. C’est aussi inscrit dans Rook, d’une façon ou d’une autre. Il ne manquait plus que de l’éprouver concrètement. Une soirée de septembre se charge de confirmer ou d’infirmer l’histoire. Dans le hall exigu précédant la salle de concert de La Maroquinerie, un stand où nous accueillent déjà les visages de Thor Harris et Kim Burke. Est-ce que je résiste de peu à les abreuver de compliments exaltés et inconséquents - alors même que le show n’a pas encore eu lieu ? À la place, j’entre et assiste à la première partie qui se trouve être Joseph Léon (il est français). Assurée au débotté avec un timbre seyant, une guitare et une poignée de jolies chansons. Du folk, appliqué peut-être ; intimité et mélancolie sont contrebalancées par un humour laconique entre les morceaux. Pas mal.

Lorsque Shearwater entre sur scène, débute par On The Death Of The Waters, un silence s’abat sur chacun. Il n’y a plus que quelques notes de clavier, mélancoliques et espacées, ainsi que la voix de Jonathan Meiburg, entouré des autres membres à leurs postes silencieux et immobiles. Le chant se détache avec pureté. « And that wave rises slowly... and breaks ». Je retiens mon souffle. La vague se fend, tous les instruments en surgissent. Guitare, batterie, clavier, trompette, contrebasse, chant du cygne, s’élèvent avec puissance. L’espace de la salle aux dimensions intimes paraît se contracter sous l’ardeur de la cassure. Un son net et implacable. L’adrénaline retombe, soudain, seul le clavier plombe le silence. Le morceau s’achève. Dans la salle, une onde de choc est palpable. Le groupe, en quelques minutes, a révélé pleinement sa force et sa beauté. Tout ce qui allait suivre serait de ce niveau.

Rien de plus vérifiable. Rook présentait un groupe attaché à la délicatesse de ses mélodies mais aussi à une certaine brutalité. Mais devant nous, c’est incroyable, Shearwater devient une éruption de puissance. Unis, concentrés, les cinq musiciens transcendent leurs chansons par ce qu’on pourrait appeler une énergie hors du commun, mais qui relève en fait de la ferveur. Ils ne parlent pas entre les titres. Ceux-ci se prolongent d’interludes surnaturels - cymbales effleurées, ondes grinçantes tirées d’étranges instruments - tandis que le guitariste passe au clavier ou à la basse, le chanteur à la guitare, qu’un banjo ou un vibraphone font leur apparition. Enfin, le grand saut, renouvelé à chaque instant par un son compact, dans l’émotion. Thor Harris, entre autres, suscite l’admiration. Ce viking forcément chevelu, affublé d’une chemisette sans manches assez cocasse, se distingue par un jeu de batterie remarquable, dont on a la pleine mesure de la souplesse et de la solidité. Aussi, il touche à tous les instruments avec un bonheur égal, disperse quelques notes de clarinette en continuant à marteler sa grosse caisse, puis apparaît derrière un dulcimer, disparaît de la scène pourtant étroite pour resurgir derrière ses fûts. Quel type...

C’est ainsi tout du long. À travers Rook et Palo Santo, les bases de la setlist, le groupe repousse les limites de l’intensité. On réalise ce soir-là que leur territoire est aussi celui du blues. Dans sa version rocailleuse, martelée, épique. À entendre White Waves, l’évidence s’impose. Le riff, c’était ça. Et Meiburg le mena à son point d’achèvement : de puissance, il franchit la violence. Le rythme ne s’emballa pas, mais chacun à son poste décupla sa force. Pendant quelques secondes de vertige. Ce qui mena à une autre révélation. Shearwater jouait, certes, des chansons mélancoliques. Mais là où on se serait d’ordinaire attendu à de l’abattement ou de la complaisance plaintive dans le sentiment, eux atteignaient un lyrisme destructeur, plus particulièrement cette violence qui toucha White Waves et qui resurgit dans un des derniers titres, Hail, Mary. Meiburg se mit à la guitare et chanta d’une force sans égale, les traits tirés. Puis, le basculement intervint. La guitare devint fureur, et tous suivirent. Un de ces moments rares de transe... Je ne trouvais plus qui de l’électricité, la rage ou la pureté l’emportaient. Dernier signe d’abandon, Meiburg se mit à terre, la guitare collée au torse, la fit cracher encore un peu. Quand il se releva, il porta l’instrument à bout de bras, au travers des derniers grondements. Ça aurait pu se terminer à cet instant.

Pour dire vrai, ma mémoire est plutôt troublée. J’ai l’impression que Shearwater joua trois rappels, mais c’était peut-être moins. Le public en tout cas, nous étions subjugués. Acclamations torrentielles ; Meiburg eût un sourire d’enfant timide et murmura des remerciements. Le groupe revint spécialement sur scène pour jouer, à la demande de quelqu’un, un titre qu’ils n’avaient pas interprété depuis un moment, Johnny Viola. Après, je partageai mon ivresse. La soirée était encore douce. Des faims inextinguibles s’exprimaient dans les rues. Et je savais que même si je ne sortais pas les mots, ici ou plus tard, l’essentiel restait : Shearwater faisait partie de la catégorie des groupes à hanter une vie.



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Setlist :

On The Death Of The Waters
Red Sea, Black Sea
Mountain Laurel
Rooks
White Waves
Leviathan, Bound
Seventy-Four, Seventy-Five
The Snow Leopard
I Was A Cloud
Century Eyes
Hail, Mary
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Home Life
Lost Boys
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Johnny Viola

PS : Merci à David pour la photo.