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Songs Of Praise

Songs Of Praise

The Adicts

par Emmanuel Chirache le 1er novembre 2011

Paru en 1981 (DWED Wecords)

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Les Adicts ont réalisé ce qu’aucun autre groupe, semble-t-il, n’a jamais fait : réenregistrer leur premier album, Songs Of Praise, vingt-cinq ans plus tard. Il s’agit là d’un fantasme assez classique pour bon nombre de groupes peu satisfaits de la production de leurs débuts, à l’époque où ils étaient désargentés, inexpérimentés et peu portés sur la technique. Pourtant le manque de temps, le coût élevé pour un bénéfice maigre et la volonté d’aller de l’avant plutôt que regarder en arrière font toujours avorter ce type de projet nostalgique. Seulement voilà, les Adicts sont d’obstinés punks, qui ne s’arrêtent pas pour si peu. La réalisation de la seconde version de Songs Of Praise leur prendra ainsi deux longues années à partir de 2006, surtout passées à financer l’album et trouver un label pour le distribuer.

La tentative est louable, mais nous avons décidé ici de parler de l’ancien disque, qui malgré deux ou trois défauts inhérents à la production punk des années soixante-dix, reste largement supérieur à son successeur de 2008. Pourquoi ? tout d’abord parce que la production n’est pas si mauvaise que le groupe aime le dire, bien au contraire : la basse resplendit, les guitares sont puissantes et ne crachent pas trop, la batterie elle-même s’avère moins minable que sur une bonne partie des disques punk de l’époque. Enfin, on peut se demander s’il est souhaitable d’un point de vue artistique de recréer à l’identique une même œuvre à plusieurs années d’intervalle. En rock notamment, la fraîcheur d’un disque en fait l’unique témoignage de son temps, difficile de capturer à nouveau ce zeitgeist si longtemps après. Résultat, la reprise du disque sonne plus carrée mais moins spontanée, et même les guitares n’ont plus le feeling d’antan. Voilà de quoi se dire que Metallica ferait mieux de ne pas revisiter son Kill’em All.

Et puis, avouons-le : il ne faut pas toucher à Songs Of Praise. Ce disque est parfait en tout point. Une suite d’hymnes punk à l’efficacité insurpassable. En fait, les Adicts enterraient les Pistols, surclassaient les Damned et tutoyaient les Clash. Songs Of Praise se positionne les doigts dans le nez comme l’un des trois meilleurs disques de l’histoire du punk anglais. Les chansons s’enchaînent aussi vite que celles des Ramones, sauf qu’elles sont encore plus mélodiques, marquées au fer rouge par l’atavisme pop anglais. Car les Adicts ont la classe anglaise, allant jusqu’à emprunter leur dress code aux droogs d’Orange Mécanique de Stanley Kubrick. Avec son maquillage clownesque et son chapeau melon, le chanteur Keith « Monkey » Warren représente même un mélange entre Alex et le joker. En toute logique, la première chanson s’intitule England et dit que le groupe ne veut pas mourir pour l’Angleterre. La recette ici est claire, couplets rapides et secs avec un petit Anglais excité qui chante par dessus, puis refrains aux slogans faciles à retenir, mélodiques et entonnés en chœur par le groupe.

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The Adicts, ou Clockwork Orange meets The Joker.

Tout coule de source, les cris, les breaks, les montées en puissance. En deux écoutes, l’auditeur peut beugler le refrain : « a ya ya ya ho ho ho ho, a ya ya ya hoo hoo ! ». Rien de mieux pour se sentir en osmose avec la musique et rêver de sauter sur place dans le sous-sol d’un pub d’Ipswich, la ville d’origine des Adicts. Plus impressionnant, le groupe enchaîne les morceaux tubesque à côté desquels God Save The Queen paraît bien fade. Boum, Hurt fait roucouler une basse frondeuse pendant que le chanteur hurle un formidable « Everything’s wrong, everything’s bad, Everything happens to me ». Que dire des accords frénétiques de Just Like Me, de l’hallucinant Tango, du refrain fabuleux de Telepathic People... On pourrait citer chaque titre du disque, tant la magie opère à tous les instants. Si le groupe est catégorisé « hardcore » (ou « tribal goth » d’après la boutade d’un des membres du groupe dans une interview), il faut s’incliner devant l’efficacité pop des Adicts. Ces prolos de base ont d’ailleurs réussi à caser quelques hits dans les charts, comme Viva La Revolution qu’on trouve sur Songs Of Praise, et plus tard le délicieux Chinese Takeaway.

Les préoccupations mélodiques des Adicts trouvent leur origine dans les influences variées des musiciens, qui revendiquent en interview leur amour pour Bowie, T.Rex, les Beatles, les Stones, Slade, Led Zeppelin, les Ramones, les Buzzcocks, Prokofiev, Bach ou encore Neil Diamond. Loin d’être simpliste, leur musique parvient donc à combiner une haute exigence artistique avec les tripes du mouvement punk, que les membres du groupe incarnent bien puisqu’ils continuent de tourner et de produire des albums avec le même line-up, ce qui fait d’eux l’un des plus anciens groupes de punk anglais en activité. Devenus mythiques au fil du temps, les Adicts clament à qui veut l’entendre qu’ils ne font tout ça que pour le fun, la bière et les filles, et que le hardcore d’aujourd’hui n’a plus l’étincelle d’autrefois. Comme la majeure partie des groupes punks créés dans les années 70, ils ont connu des galères financières en dépit d’un ou deux succès, mais eux ont réussi l’exploit de ne jamais baisser les bras. Inconscience ou feu sacré ? un peu des deux certainement. Toujours est-il que les Adicts méritent notre reconnaissance éternelle pour avoir composé quelques-uns des hymnes punk les plus jouissifs jamais inventés. Dès la chanson Get Adicted (encore un monument de furie extatique), Monkey et ses amis avaient prévenu : « Nobody gonna kick us out, we are here to stay, bang your head against the wall, we wont go away. »



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