Incontournables
Absolutely

Absolutely

Madness

par Emmanuel Chirache le 20 juillet 2010

Paru en septembre 1980 (Stiff Records), réédité en 2010 (Salvo)

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Dans la grande et belle histoire de la musique, le ska occupe une place de choix au sein de la sacro-sainte trinité des genres les plus ennuyeux aux côtés du reggae et du dub. Offrant peu de variabilité, le ska moderne ne présente aucun intérêt si ce n’est celui de permettre à ses auditeurs de sauter sur place en levant les genoux, ce que Véronique et Davina faisaient aussi très bien en chantant « teu teuteuï-teu » dans Gym Tonic. N’en déplaise à tous les skatophiles, si je croupissais dans une cellule chinoise, nul doute que mes geôliers me feraient écouter Ska-P en forme de supplice. Pourtant, soyons honnêtes, il existe un groupe qui donne à ce courant toute sa raison d’être et sa légitimité.

Ce groupe, c’est Madness. Tout simplement parce qu’avec eux le ska n’est qu’une toile de fond par dessus laquelle les musiciens viennent peindre leur esprit punk et leurs mélodies pop. Refusant d’être uniquement assimilé au revival ska de ces années-là (Specials, The Beat), les Nutty Boys s’inscrivent à la fois dans leur époque de façon plus large, lorgnant vers le punk ou la new wave, mais aussi dans l’histoire longue de la pop, qui préfère chercher ses vertus dans une forme utopique d’éternité plutôt que dans la fugacité d’une « mode » vite obsolète. Résultat, le second disque du groupe, Absolutely, a beau sortir quelques mois après le suicide d’Ian Curtis de Joy Division et la création du glauque Seventeen Seconds de The Cure, il n’en reste pas moins un trait d’union entre les insouciantes seventies et les mornes eighties. On fait la fête, mais on sait bien qu’il s’agit de fuir une réalité le plus souvent sordide.

Après le mythique One Step Beyond paru en 1979 et adulé par critiques et public, les Madness se trouvait face à un immense défi : lui donner une suite à la hauteur sans pour autant tomber dans la redite. Compte tenu des nombreux écueils qui attendaient le groupe au tournant, on peut considérer Absolutely comme une excellente réussite. Dès Baggy Trousers, il apparaît évident que les musiciens ont gagné en maturité tout en conservant la douce folie qui les rend si sympathiques et atypiques. Le morceau, dont le titre fait référence aux pantalons larges que portaient les écoliers anglais, évoque avec nostalgie les jeunes années des membres du groupe. Une cloche retentit au début de la chanson : c’est l’heure de la récréation et de la pause déjeuner, le moment idéal pour faire son véritable apprentissage de la vie, entre baston, filles, école buissonnière et foot. Ultra sautillante, fluide et fofolle, la mélodie accroche immédiatement grâce aux claviers de Mike Barson et au chant de Suggs, quand soudain résonne l’un des plus étranges solo d’harmonica jamais entendus, encore signé Barson. On se délectera aussi du final génial, porté par le sax de Lee Thompson. Le single donnera ensuite naissance à un clip amusant, où l’on peut admirer la « nutty dance » (danse débile) de Suggs et ses acolytes :

Loin du ska primaire pratiqué par d’autres, les Madness se lance dans des compositions chorales souvent plus complexes qu’il n’y paraît, ajoutant au passage quelques thématiques sociales, à l’image de celle d’Embarrassment. Le titre a été inspiré à Lee Thompson par sa jeune sœur, tombée enceinte d’un père de couleur alors qu’elle était adolescente. En tournée, Thompson apprend que cette grossesse a provoqué le rejet de sa cadette par toute la famille, qui considère la fille-mère comme un « embarrassment » (euphémisme utilisée pour masquer la honte éprouvée par la famille). Les accents mélancoliques de la musique reflète bien l’amertume du texte, évitant toutefois le pathos. L’histoire finit d’ailleurs bien, puisque la sœur de Thompson sera de nouveau acceptée une fois que l’enfant sera né.

En dépit de la volonté de ne pas sonner d’époque, le disque possède malgré tout quelques caractéristiques typiques des années 80, comme le reflux de la guitare au profit d’autres instruments : Absolutely fait ainsi la part belle aux claviers, aux cuivres (citons Chas Smash à la trompette), et à la basse de Mark Bedford. La guitare, donc, s’entend à peine, tandis que la batterie déçoit. En revanche, les instruments mis en avant par la production assurent une cadence endiablée et souligne l’importance des qualités mélodiques du groupe. C’est le cas pour E.R.N.I.E., où la basse remplace presque la batterie et où le piano et les cuivres rehaussent un morceau pourtant banal. C’est encore plus le cas pour Close Escape, qui sonne davantage comme du Zappa que comme du Specials. De son côté, le sympathique Not Home Today ressemble fortement aux morceaux à tonalité reggae du Clash. Mais le groupe excelle surtout quand il retrouve sa verve épileptique et loufoque, illustrée à merveille par On The Beat Pete. Sur une rythmique ska basique, Madness parvient à transcender les maigres possibilités offertes par le style pour engendrer un morceau dansant loin d’être répétitif. Superbe de fluidité.

A cet instant, une baisse de régime se fait sentir pendant le boogie gentillet de Solid Gone et les 3’28" un peu fatigantes de Take It Or Leave It. On leur préférera un Shadow of Fear beaucoup plus inspiré, au swing et à l’urgence bienvenus. L’agréable Disappear, lui, fait tellement eighties que c’en est indécent (Joe Jackson, Smiths, etc.). Une touche de sax ici, un peu de wah-wah discrète par là, l’orchestration reste de haute tenue, tout comme sur In The Rain, qui ne serait qu’un reggae ennuyeux sans cette qualité d’arrangement épatante. Une virtuosité qu’on retrouve sur You Said, l’une des pépites du disque, et plus généralement l’un des meilleurs morceaux du groupe. Idéal pour remuer, euphorique et triste à la fois, ponctué par des notes qui bipent à la façon d’un sonar de sous-marin, le morceau raconte l’histoire d’un type qui se fait larguer et le prend avec une certaine philosophie :

You said you’re leaving, well that’s ok,
You said you’ve had enough, what can I say ?
I suppose I’ll be sad for a week or two,
But in the end, it’s the same for me and you,
We’ll both be sorry through and through

Bonne nouvelle, ce petit bijou de pop anglaise vient d’être joliment réédité avec en bonus des faces B pas dégueus et en second CD un intéressant live à l’Hammersmith Odeon pour la BBC. En prime les vidéos des singles, que demande le peuple ? Comme l’avait si bien rappelé Milner dans sa chronique de Divine, Madness incarne donc la pop britannique sans âge, des Kinks à Blur, à la différence près que le groupe se permet de rassembler skins, punks, et fans de pop FM. D’où un succès jamais démenti à l’époque, notamment en France, pays qui a parfois préféré les rythmiques reggae à celles du rock. Bref, si vous voulez du bon ska, vous savez à qui vous adresser.



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Tracklisting :
 
1. Baggy Trousers (2’45")
2. Embarrassment (3’13")
3. E.R.N.I.E. (2’45")
4. Close Escape (3’29")
5. Not Home Today (2’30")
6. On the Beat Pete (3’05")
7. Solid Gone (2’22")
8. Take It or Leave It (3’26")
9. Shadow of Fear (1’58")
10. Disappear (2’58")
11. Overdone (3’45")
12. In the Rain (2’42")
13. You Said (2’35")
14. Return of the Los Palmas 7 (2’01")
 
Bonus tracks de la réédition :
 
15. In The Rain (single) (2’48")
16. The Business (B-side Baggy Trousers) (3’27")
17. Crying Shame (B-side Embarrassment) (2’40")
18. That’s The Way To Do It (B-side Los Palmas 7) (2’53")’
19. El Regrasso De Las Palmas (spanish version) (2’48")
20. Swan Lake (live) (B-side Los Palmas 7) (2’37")
21. Release Me/Close Escape/Solid Gone (Patches flexi disc) (5’06")
 
Durée totale :01’01"