Incontournables
Demon Days

Demon Days

Gorillaz

par Aurélien Noyer le 30 novembre 2010

Paru le 11 mai 2005 (Parlophone)

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MTV. À la simple évocation de ces trois lettres, vous devriez penser aux années 80. C’est la règle. Nous sommes des rock-critics sérieux et, en conséquence de cause, on ne parle de MTV que lorsqu’il s’agit d’évoquer les années 80 et ces moments terribles où -je vous laisse imaginer les trémolos dans ma voix- le formatage des clips matraqués par la chaîne en trois lettres ont pris le dessus sur la créativité d’authentiques artistes... Et hors de ce contexte, MTV n’existe pas, d’accord ?! Tout au plus l’évoquera-t-on en parlant de Nirvana, les quelques fois où, dans un accès malheureux d’honnêteté intellectuelle, on expliquera que Nevermind n’aurait peut-être pas rencontré un tel succès si Smells Like Teen Spirit n’était pas passé en rotation ultra-lourde. Mais, en règle générale, MTV est complètement éludée. Ce qui s’y passe n’intéresse pas la rock-critic. Pensez-vous... une chaîne régie par des financiers et des marketeux, dont la seule ligne éditoriale est dictée par l’appât du gain, et donc les goûts du public le plus large possible, et la médiocrité la plus crasse... et nous autres, rock-critics, avons beau nous réclamer de Hunter Thompson, ce n’est pas pour autant qu’on irait imiter l’ancêtre et mettre les pieds dans un monceau de bouse à faire pâlir le Derby du Kentucky.

Sauf que, par un vilain coup du sort, il n’y a pas meilleur miroir d’une époque que ses latrines et, à ce titre, MTV mérite qu’on s’attarde sur sa programmation où le dernier Pitbull côtoie Jay-Z, MGMT et les Kings Of Leon. Non seulement il y aurait beaucoup d’enseignement à en tirer sur la place du rock dans la musique des années 2000, mais en plus le travail nous a été pré-mâché par Damon Albarn avec Demon Days, véritable manuel de « musique populaire des années 2000 pour les (rock-critics) nuls ».

Le premier album de Gorillaz avait effleuré la question. On y trouvait déjà un étonnant mélange pop-rap-electro, mais l’ensemble tournait rapidement à la formule et nombre de titres ressemblaient aux excellents Clint Eastwood, Tomorrow Comes Today et Rock The House... en moins réussis. La faute sans doute à un projet trop titanesque pour parvenir à tout dire dès le premier essai : créer un groupe virtuel, lui donner une identité visuelle grâce des clips et un site web révolutionnaires et proposer via ce médium une synthèse de la musique populaire de son époque, bref entraîner le public vers une nouvelle façon de concevoir la pop sans pour autant le perdre dans des considérations esthétiques trop abstraites. Si le projet de moderniser le rock en y ajoutant des bips-bips électroniques flottait déjà dans l’air, le premier Gorillaz évitait l’écueil du formalisme froid du dyptique Kid A/Amnesiac ou l’exercice de style un peu vain de Black Market Music.

En 2005, lorsque Demon Days sort, la situation a radicalement changé. Les groupes phares de la fin des années 90 sont, pour la plupart, devenus des dinosaures du rock. Remplissant Bercy grâce à leur réputation et à leurs vieux tubes, ils ont été en grande partie ringardisés par une nouvelle vague apparue autour de 2001-2002 avec les Strokes, les White Stripes les Libertines, les Kills, les Coral, etc... Avec l’avènement de ces morveux qui se réclament des Clash, du Velvet Underground, des Specials, quand ce n’est pas de Son House, exit la quincaillerie électronique, aux chiottes la modernité, l’heure est au vintage, à l’authentique, aux guitares antédiluviennes avec des distos rouillées.

Dès lors, quid de Gorillaz ? Quelle place pour ce quadragénaire de Damon Albarn et pour son projet 100% synthétique ?

La réponse sera donnée dès l’annonce de la sortie d’un nouvel album, une phrase est alors lancée en leitmotiv : « Reject False Idols ». Derrière ce slogan tautologique -dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu étant impossible à représenter, une idole, une représentation de Dieu est forcément fausse- se trouve tout le concept du futur album, car l’injonction à rejeter les fausses idoles appellent deux réponses : soit l’on s’enferme dans nos certitudes (« j’ai raison d’aimer ce que j’aime et les autres ont forcément tort »), soit l’on se met à douter de la validité de toutes les idoles, voire de la notion même d’idole, de sorte que la voix cassée de Kurt Cobain se retrouve au même plan que les roucoulements de n’importe quel starlette pop. Bien entendu, à un moment où le rock se tourne vers son passé pour déifier les anciens héros, c’est vers la seconde solution que veut nous emmener Damon Albarn. Il est d’ailleurs amusant de remarquer que le slogan était à l’origine « Respect False Idols », puis fut changé en « Reject False Idols » : à partir du moment où tout phénomène musical n’existe que dans la mesure où il est passé par cette incroyable moulinette qu’est MTV, la notion d’authenticité (et donc de « vrai idole ») n’existe plus.

Épaulé par l’iconoclaste Danger Mouse (découper le White Album des Beatles pour le donner en pâture au flow de Jay-Z, c’est quasiment du crime de lèse-majesté), il va développer avec Demon Days un concept visant à faire exploser ce tabou du rock, cette fameuse exigence d’authenticité, si caractéristique des années 2000. Pour cela, il prolonge l’approche hybride du premier album de Gorillaz mais en y ajoutant des allusions à cette notion d’idole ou d’icone. Tout le propos de Damon Albarn est de montrer que la véritable création nait de la destruction des chapelles, des habitudes et des dogmes.

Même si la caricature irrévériencieuse du Velvet Underground, White Light et ses paroles débilo-junkie « White light, alcohol, alcohol » répétées en boucle sur fond de bruit blanc électronique en est l’exemple le plus flagrant, cet esprit frondeur revient à tous les niveaux du projet Demon Days : tant dans le fait que le site du groupe représente désormais une version détruite des Studios Kong que l’on pouvait visiter à l’époque du premier album que dans le panel hétéroclite d’anciennes gloires, de pop-stars et de rappeurs connus ou confidentiels présents sur l’album (en vrac, Dennis Hopper, Ike Turner, Neneh Cherry, De La Soul, MF Doom, Shaun Ryder) ou dans le mélange invraisemblable de pop, de rock, de rap, de dub, de gospel auquel ses derniers viennent contribuer.

Mais ce qui fait la force de Gorillaz, c’est qu’étant purement virtuel, il est l’exact reflet des intentions de Damon Albarn : chaque visuel, chaque clip, chaque élément du projet s’intègre au concept qui le sous-entend et cette profusion de supports permettant de comprendre ce message permet de ne pas faire porter la charge du concept à la seule musique. Ainsi là où nombre de concept-albums pèchent par excès de lourdeur, insistant pesamment sur leur propos, Demon Days est un petit bijou pop. Les références à tel ou tel style s’entrechoquent au gré des morceaux pour être liées par la production sans faille de Danger Mouse. Bien que trois morceaux constituent le ventre mou de l’album (Every Planet We Reach Is Dead, November Has Come et All Alone), il reste une dizaine de morceaux se payant le luxe d’être accrocheurs et incroyablement créatifs : Kids With Guns, Dirty Harry, El Manana, les tubesques Feel Good Inc. et DARE, tous témoignent de l’exigence de Damon Albarn à ne jamais faire passer le concept avant la qualité et l’accessibilité de la musique.

Et à l’aube des années 2010, alors que le retour du rock à guitare a laissé la place au retour des synthétiseurs eighties, Demon Days garde encore toute sa pertinence. Même si le nouveau Plastic Beach et son utilisation particulière des claviers pouet-pouet offre une appréciable alternative au second degré ironique qui gangrène la production musicale actuelle, son propos est intimement lié à son contexte alors que la musique de Demon Days condense l’ensemble des années 2000, du revival rock au retour des synthés qui font danser les filles (DARE aurait pu sortir en 2010) en passant par l’omniprésence du rap et en extrait toute la substance grâce à une production sans faille. Quant à son mot d’ordre iconoclaste (« Ne vous laissez pas impressionner par vos influences et créez »), il y a fort à parier, au vu du caractère ultra-référentiel du rock actuel, qu’il sera valide encore longtemps.



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1. Intro (1:03)
2. Last Living Souls (3:10)
3. Kids with Guns (3:47)
4. O Green World (4:32)
5. Dirty Harry (3:43)
6. Feel Good Inc. (3:50)
7. Every Planet We Reach Is Dead (4:53)
8. November Has Come (2:41)
9. All Alone (3:30)
10. White Light (2:08)
11. DARE (4:04)
12. Fire Coming Out of the Monkey’s Head (3:18)
13. Don’t Get Lost in Heaven (2:00)
14. Demon Days (4:28)
 
Durée totale : 50:44