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Plastic Beach

Plastic Beach

Gorillaz

par Aurélien Noyer le 9 mars 2010

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Paru le 8 mars 2010 (Parlophone)

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Presque dix ans après la sortie de Tomorrow Comes Today, premier EP du groupe, Damon Albarn relance son projet schizoïde pour un troisième album.

2001, 2005, 2010... Gorillaz, Demon Days, Plastic Beach... Les trois albums s’imposent comme des jalons établissant la synthèse d’une décennie complexe avec les deux premiers opus visant, chacun à leur manière (minimaliste pour le premier, maximaliste pour le deuxième) un oecuménisme musical rassemblant rock, pop, raggae, hip-hip et electro, alors que Plastic Beach substitue au syncrétisme de ses prédécesseurs une vision beaucoup plus métaphorique dans son ambition de résumer son époque, et le moins qu’on puisse dire, c’est que la vision qu’il offre est mitigée.

Inspirés à Damon Albarn par la visite d’un immense dépotoir au Mali, l’album et les concepts connexes imaginés par Albarn et Hewlett [Jamie Hewlett, responsable du graphisme et des artworks du groupe] tournent autour des déchets et de leur utilisation. Ainsi la « plage de plastique », nouveau QG du groupe, est une île artificielle composée de débris plastiques dérivant au gré des courants. Ainsi, les visiteurs du site officiel de Gorillaz ont pu suivre jour après jour le trajet de l’île jusqu’au point Nemo, c’est-à-dire le point maritime le plus éloigné de toute terre.

Musicalement, l’album s’inscrit donc dans la même optique de « retraitement des déchets » : ainsi, de façon très ironique, le concept s’exprime par l’utilisation intensive de claviers ringards, de bip-bip électroniques datés et d’effets cheap... c’est-à-dire à peu près les mêmes ingrédients de base que pour l’album solo de Julian Casablancas. Mais l’approche musicale de Gorillaz n’a pas grand chose à voir avec celle du Strokes en goguette : pour le premier, monstre de coolitude générationnelle, l’abus de claviers kitsch relève du second degré et de l’exploitation de la connivence avec son public, une façon d’affirmer sa coolitude en disant « vous savez que je suis tellement cool que, si je m’amuse avec des effets ringards, c’est forcément une sorte de tongue-in-cheek musical. » Suivant cette logique, la musique est tout naturellement un produit direct du concept, une impression en creux, et, à ce titre, doit être écoutée et interprétée au travers de ce prisme conceptuel.

Chez Gorillaz, le concept ne définit que très vaguement la musique, la seule ligne directrice forte étant l’entertainment. Il ne faut pas oublier que le projet avait été conçu par Albarn et Hewlett après des journées entières passées à regarder MTV au fond d’un canapé. Devant la vacuité de la musique et des images, ils avaient décidé de relever le défi de faire une musique qui aurait un sens sans pour autant céder le moindre pouce sur le terrain du divertissement pur. Du coup, la musique de Gorillaz peut toujours être perçue au premier degré, indépendamment du concept en fond. C’est là tout l’avantage d’être un groupe virtuel : là où les artistes réels sont limités dans les vecteurs d’expression de leurs idées (en dehors de la musique, il reste l’artwork, voire éventuellement la scène), Gorillaz offre à Albarn et Hewlett un terrain de jeu rêvé : via l’apparence des personnages, via leurs histoires, les visuels de l’album, via les clips et leur site web, il leur est possible de développer tout un contexte extra-musical dont l’album n’est, en quelque sorte, que le développement. Néanmoins, ce contexte n’est pas retranscrit explicitement dans la musique (étant donnée que d’autres medias s’en chargent, ce serait redondant) mais est présent sous la formes de contraintes artistiques, comme des guidelines qui orientent le concept initial (l’entertainment) dans une direction ou une autre. Et cette logique est particulièrement perceptible avec Plastic Beach, puisque l’album constitue sans doute l’oeuvre la plus baroque de Damon Albarn dans sa volonté de concilier des ambitions pop et des contraintes esthétiques rigoureuses. Le résultat est un peu à l’image de l’île qui orne la pochette de l’album : déroutant, biscornu mais résolument attirant.

En outre, Albarn s’offre le luxe de pousser à l’extrême la logique schizophrène qui dynamise Gorillaz depuis les débuts du projet. Entre le chanteur-frontman sautant sur scène au son de Song 2 et le musicien ambitieux fier d’avoir enregistré 13, il avait choisi le second en affirmant la domination sans partage du bassiste-compositeur-svengali sur le groupe Gorillaz, reléguant le chanteur (c’est-à-dire lui-même) au rang de sympathique exécutant un peu simplet. Et Damon Albarn s’est non seulement efforcé de s’effacer derrière cette personnalité de marionnette en prenant une voix neutre, voire désincarnée tout au long des albums de Gorillaz, il a également invité de plus en plus d’artistes à venir se substituer à sa voix. Ainsi sur les deux premiers albums de Gorillaz, on trouve, outre une impressionnante brochette de rappeurs (Del tha Funky Homosapiens, De La Soul, Bootie Brown, Roots Manuva), les voix de Shaun Ryder, de Tina Weymouth et Miho Hatori, d’Ibrahim Ferrer, de Neneh Cherry, de Martina Topley-Bird ou de Dennis Hopper.

Avec Plastic Beach, Damon Albarn abandonne encore un peu plus sa position de chanteur puisqu’il produit l’album et que sur les seize pistes de l’album, seules quatre ne comptent pas un featuring quelconque. Et si le caractère pour le moins prestigieux du casting (Lou Reed, Snoop Dogg, Mark E. Smith, De La Soul, Little Dragon, Gruff Rhys, Paul Simonon, Steve Jones, Mos Def, Bobby Womack) interdit le parallèle avec la notion de rebus, on retrouve néanmoins l’idée d’aggrégat de matériaux venus des quatre coins du monde pour donner à la « plage de plastique » son caractère polymorphe. Ainsi le phrasé d’éternel paresseux de Snoop Dogg, posé sur un instrumental très G-Funk, introduit Los Angeles, les ruminations de Lou Reed positionnent l’île au large de New York alors que les coassements de Mark E. Smith sur fond de synthés paranoïaques rappellent le nord de l’Angleterre post-industrielle pendant que l’alliance du Lebanese National Orchestra for Oriental Arabic Music de Damas et des rappeurs Kano et Bashy fait le lien entre Londres et le Moyen-Orient.

Malgré cette diversité, seule une petite poignée de titres (White Flag, Superfast Jellyfish et, dans une moindre mesure, Stylo) détonnent par rapport au reste de l’album. Et même si le parti-pris de s’appuyer essentiellement sur des sons synthétiques aide à donner une cohérence à l’album, c’est bien le sens du song-writing de Damon Albarn qui en est le ciment principal. Suffisamment sûr de lui pour se passer de producteur (plus de Dan The Automator ou de Danger Mouse aux manettes), il se retrouve seul à développer ses idées les plus tordus, du surréalisme nonchalant de Rhinestone Eyes au quasi-free-jazz de Sweepstakes (avec la performance exceptionnelle de MC fou par un Mod Def très en forme) en passant par le bidouillage orientalo-electro-hip-hop de White Flag ou la « jingle-based pop » de Superfast Jellyfish". Aussi, malgré quelques superbes ballades (On The Melancholy est de toute beauté et la complainte blues Cloud Of Unknowing fonctionne sur le même principe que Latin Simone(¿Qué Pasa Contigo ?)[Titre du premier album de Gorillaz] avec Bobby Womack à la place d’Ibrahim Ferrer), Plastic Beach est sans doute un des albums les plus intransigeants de Damon Albarn : sans single évident comme pouvaient l’être Clint Eastwood, Feel Good Inc. ou DARE, il oblige l’auditeur à s’abandonner à ce song-writing en camisole. Avec Demon Days, Albarn avait construit la plus belle cathédrale pop des années 2000. Plastic Beach en est son modèle à peine réduit construit à partir d’un tas d’ordure : ce qu’il y perd en magnificence, il le gagne en baroque...



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Tracklisting :
 
1. Orchestral Intro (feat sinfonia ViVA) (1:09")
2. Welcome to the World of the Plastic Beach (feat. Snoop Dogg and Hypnotic Brass Ensemble) (3:35)
3. White Flag (feat Bashy, Kano, and The Lebanese National Orchestra for Oriental Arabic Music) (3:43)
4. Rhinestone Eyes (3:20)
5. Stylo (feat. Bobby Womack and Mos Def) (4:30)
6. Superfast Jellyfish (feat. Gruff Rhys and De La Soul) (2:54)
7. Empire Ants (feat. Little Dragon) (4:43)
8. Glitter Freeze (feat. Mark E. Smith) (4:03)
9. Some Kind of Nature (feat. Lou Reed) (2:59)
10. On Melancholy Hill (3:53)
11. Broken (3:17)
12. Sweepstakes (feat. Mos Def and Hypnotic Brass Ensemble) (5:20)
13. Plastic Beach (feat. Mick Jones and Paul Simonon) (3:47)
14. To Binge (feat. Little Dragon) (3:57)
15. Cloud of Unknowing (feat. Bobby Womack and sinfonia ViVA) (3:06)
16. Pirate Jet (2:32)
 
Durée totale : 56:46