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Chocolate & Cheese

Chocolate & Cheese

Ween

par Antoine Verley le 6 septembre 2010

4

Paru le 27 septembre 1994 (Elektra)

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Ween est sans nul doute le groupe le plus pop et le plus sensé de sa génération. Certes, posée comme ça, l’affaire pourrait être pliée avec la rapidité qu’elle mérite, mais point de place pour la fanitude dans ce webzine chez qui le mot « déontologie » illumine en lettres d’or le linteau de la porte virtuelle. Il est peut-être, donc, le groupe le plus « pop », avec tout ce que ce mot implique comme légèreté plaisante, autodérision décapante, simplicité (dans la composition notamment : la forme couplet/refrain est celle de la quasi-totalité de ses morceaux), et, surtout, comme non-rock : au lieu de naître d’une mystique ou d’une quelconque énergie sexuelle, la musique de Ween est faite de morceaux décharnés où chaque note est calculée, et chaque sentiment passé au crible du projet du groupe. La seule mythologie que ces morceaux servent est la leur propre. Mieux, le groupe pose une réflexion humoristique sur la musique. Il appartient à une frange de la pop (appliquez-lui le préfixe que vous voulez) dont les morceaux ne parlent que de pop (Zappa, Beefheart, Cardiacs, Residents, Mike Patton, etc) et remettent au goût du jour la fonction langagière de la musique.

Le groupe est un duo, formé au milieu des années 80 des faux frères Dean Ween (voix sur Take Me Away, Drifter In The Dark, etc), fan de punk et de hardcore, et Gene Ween (voix sur Freedom Of ’76, What Deaner Was Talking About, etc), amateur de psyché friscain et de pop sirupeuse. L’association entre le déchaîné Dean (apparaissant à plusieurs reprises sur Songs For The Deaf et les Desert Sessions, membre des excellents Moistboyz) et Gene, doux geek également défoncé au hip-hop cool et au valium, a de quoi étonner. Le duo fut avant tout rapproché par son goût pour un certain humour provoc et cathartique. Ecoutons Gene : « Notre influence principale est Randy Newman, qui a fait toute sa carrière avec des chansons comme Rednecks, qui parle de « smart ass new-york jews », de « niggers » ou de « redneck jews ». Il n’était pas raciste mais il essayait juste de voir à quel point votre peau était fine et si vous étiez capable d’écouter son message. Si vous n’aviez pas la sagesse de supporter tout ça, alors vous ne pouviez pas apprécier son art. De la même manière, Ween n’est pas juste un groupe de blagues. » Le groupe ne pouvait ainsi qu’apparaître dans South Park, pour qui ils écrivirent un morceau (l’immense The Rainbow, 1998 [1]). Rien d’étonnant pour un groupe dont le nom est un néologisme formé des mots « Wuss » (chatte) et « Peen » (pénis), et qui, en 1994, créa pour Chocolate & Cheese une pochette d’album hideuse, digne du pire American Pie…

« Ween est dans tout et tout est dans Ween », déclara un jour un bloggeur (encore un fan !), énonçant une vérité plus juste qu’il n’y paraît. En effet, tout ce qu’on trouvera sur Chocolate & Cheese exhale des références passées : le wigwam lysergique A Tear For Eddie (hommage explicite à Eddie Hazel, de Funkadelic) est une réécriture de Maggot Brain ; Don’t Shit Where You Eat aurait pu figurer sur Parachute des Pretty Things ; la perle What Deaner Was Talking About est une émule évidente du psyché west coast. Ici, Beefheart grogne un rap (I Can’t Put My Finger On It), les enfants des Residents agonisent de peur (Spinal Meningitis), celui de Zappa est en pleine vision Amityvillienne faussement enjouée (Mister, Would You Please Help My Poney ?)… Mais à travers l’album, il n’est deux pistes qui semblent avoir été écrites par le même artiste. Les Ween bros sont parvenus à dynamiter leur identité…

Mais ce mimétisme, tout fantastique qu’il soit, n’est pas le seul talent (génie ?) des frères Ween. Leurs compositions, loin d’être de raides plagiats, sont des recréations : Chocolate & Cheese, comme un Pulp Fiction (sorti la même année. Coïncidence ? Je ne pense pas) musical, est un centon jouissif faisant même son miel des ordures les plus faisandées de l’histoire de la musique pop pour mieux mettre en évidence leur infinie noblesse. Ainsi, funk bâtard des Caraïbes (Voodoo Lady) comme rock’n’roll bouseux (Take Me Away) ou Philly Soul ringarde (Freedom Of ’76) retrouvent une seconde jeunesse par la main experte, et, soulignons-le, le songwriting vénérable des faux frères. Les textes ne sont pas en reste, souvent en décalage total avec la musique qui les sert, à l’image de ce Baby Bitch cotonneux écrit par Gene à l’intention de son ex, comme si Elliott Smith interprétait l’Idiot Wind de Dylan :

Got fat, got angry, started hating myself,
Wrote « Birthday Boy » for you babe
Now skinny and sick, and paranoid
Ain’t got a cent to my name
 
Baby baby, baby bitch
Fuck you, you stinkin’ ass ho

Et Ween de se faufiler avec non moins d’habileté au cœur du septième art. Buenas Tardes Amigo, ovni western addictif, met en voix un simili-mexicain Tucoesque parlant à l’assassin de son frère. Dès la première écoute, le mélange est hilarant (l’accent et les textes caricaturaux : "You killed my brother last winter / you shot him three times in the back / in the night I still hear mama weeping / Oh, mama still dresses in black…). Lors de la deuxième semble s’esquisser un décor, et, à la troisième, l’on se prend, éberlué, une giclée de sable brûlant en pleine face dès que déboulent les implacables guitares morriconiennes de la sixième minute. Pour sûr, on ne rigole plus, l’on frémit même d’effroi lorsque (CE QUI SUIT PEUT S’APPARENTER A DU SPOIL !) le narrateur avoue avoir lui-même tué son frère, et taira la vérité à jamais. Avant une explosion finale, parce que les trucs ultra-badass finissent toujours par une explosion. Parlez-en à Beavis et Butt-Head.

L’entreprise de Ween est un également un blâme : elle pointe du doigt nombre de défauts de la musique populaire, ses putasseries, ses grossièretés, comme par exemple des hennissements country délicieusement surjoués (Drifter In The Dark) ou l’abus de synthés sur nombre de productions typées eighties, image parcourant le disque. Sur l’hilarant et Princesque Roses Are Free, des synthés aux vibratos grotesques et au volume excessif vrillent comme des bourdons titillant le baba ondulant de Zi Artist. Candi, mou et répétitif, raille les velléités expérimentales montrées par trop de formations. Il est amusant de constater que le groupe n’aura trempé que le bout des lèvres dans ce genre, conscient que lorsqu’on ne sait pas faire, on ne fait pas ! Enfin, les affres du showbiz elles-mêmes n’échappent pas aux foudres des frères Ween : le rockeur arrogant de la première piste, applaudi par son public, n’hésite pas (distanciation brechtienne ! « Ceci est une chanson, pas la réalité ! ») à lancer un « Thank You » en plein milieu de son couplet.

Cette sensation de « second degré qui se change en premier au fil des écoutes », que l’on peut retrouver dans la B.O. de Walk Hard, par exemple, est symptomatique de Ween. Cependant, si l’écoute d’un morceau peut plaire « naturellement et sans concept » (Königsberg FTW !) la démarche du groupe n’est pas perceptible dans une chanson à la fois, mais s’apprécie dans l’écoute globale de l’album, concept galvaudé auquel Ween redonne ici un peu de sa grandeur (et non, « album » ne signifie pas nécessairement « trucs autour du single ») : cohérent dans son incohérence, s’il heurte au premier abord, il n’en reste néanmoins brillamment déroutant et interrogateur. Le meilleur chapitre de la discographie cathédrale et encore inachevée de ceux que l’on prit jadis pour les comiques tardifs de l’alternative nation.

Malgré tout, l’auditeur lambda persistera à ne voir ici qu’un recueil d’excellentes pop songs. Mais c’est vrai aussi.



[1Le titre est présent sur l’album Chef Aid. Ils le reprirent notamment sur scène l’année suivante avec des Queens Of The Stone Age fraîchement formés à la pathologique timidité !

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Tracklisting :
 
1. « Take Me Away » 3:01
2. « Spinal Meningitis (Got Me Down) » 2:53
3. « Freedom of ’76 » 2:51
4. « I Can’t Put My Finger on It » 2:48
5. « A Tear for Eddie » 4:50
6. « Roses Are Free » 4:35
7. « Baby Bitch » 3:04
8. « Mister, Would You Please Help My Pony ? » 2:55
9. « Drifter in the Dark » 2:32
10. « Voodoo Lady » 3:48
11. « Joppa Road » 3:03
12. « Candi » 4:03
13. « Buenas Tardes Amigo » 7:07
14. « The HIV Song » 2:10
15. « What Deaner Was Talkin’ About » 2:00
16. « Don’t Shit Where You Eat » 3:20
 
Durée totale : 54’47"