Sur nos étagères
Two Gallants

Two Gallants

Two Gallants

par Béatrice le 23 octobre 2007

4

paru le 25 septembre 2007 (Saddle Creek/PIAS)

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Reprenons le cas Two Gallants là où on l’avait laissé, c’est-à-dire, si ma mémoire est bonne, après un concert parisien à l’Européen au mois de mai. Le duo s’apprêtait alors à sortir un EP intitulé The Scenery Of Farewell. Pourtant, d’adieux il n’était point question, puisqu’on savait déjà que ce cinq titre ne serait qu’un avant-goût d’un album devant tomber dans les bacs en même temps que les premières feuilles de l’automne tomberaient sur le sol. Entre temps, ils se sont essentiellement consacrés à leur activité principale, à savoir bourlinguer avec leur guitare et leur batterie. Ils se sont aussi trouvés de drôles de couvre-chefs vraiment couvrant (puisque non contents de couvrir le chef, ils couvrent le visage en prime), et se sont amusés à se faire prendre en photo avec et à utiliser la photo en guise de pochette. Un type à tête de tiroir en bois s’appuyant sur une guitare à côté d’un type à tête de renard bovin extra-terrestre avec un tambour, il faut avouer que ça fait un drôle d’effet, au premier abord (et aux autres aussi, d’ailleurs, même si on s’y habitue un peu). Mais alors quand en plus la photo des deux types sert de couverture à un album intitulé Two Gallants, composé, joué et enregistré par le groupe Two Gallants, on peut à juste titre s’interroger sur la conception de la galanterie de ces deux zoziaux là, et ce même si cela faisait déjà un certain temps qu’on avait compris qu’ils étaient un peu particuliers. J’invite le premier qui me contredira à me convaincre que, non, un groupe dont les membres décident de changer de nom à chaque album n’est pas un groupe particulier ni original pour un sou – il est vrai qu’Adam Brinkman Stephens Fontaine (la tête de tiroir) et Tyson Dillingham Corvidae (la tête de cervidé, va-t-on dire, en se référant à son nom), c’est un peu faible et facile, comme pseudonymes…

Ces bizarreries ornementales mises à part, il n’y a guère matière à rire dans ce disque – peut-être (sûrement) ne sont-elles d’ailleurs là que pour injecter un peu de légèreté dans un ensemble grave et tourmenté. Pour qui est déjà un tantinet familier du duo, ce sont aussi les seuls éléments déconcertant de cette troisième livraison, à moins que ce que cette troisième livraison ait de plus déconcertant soit justement de ne pas être déconcertante. Pas de brusque revirement, pas de grand chamboulement ; il est impossible de douter une seconde du fait qu’il s’agit d’un album de Two Gallants qui a bien mérité de n’avoir d’autre titre que Two Gallants. Pas qu’il soit une copie carbone des deux autres, non… simplement, il joue sur les mêmes nuances, les mêmes images et les mêmes motifs que ses deux prédécesseurs. La voix rêche, les textes crus, les averses arpèges rouillés, le décor de chiffons rapiécés et poussiéreux, les glapissements faisant office de chœurs, les mélodies sauvages, le relief rythmique, bref, tout ce qui s’abattait violemment comme une gifle sur des tympans qui n’avaient jamais entendu pareille chose s’est transformé en un territoire musical familier, dans lequel on a appris à se nicher confortablement, si rude et rigoureux qu’il demeure. On a appris à sentir arriver la bourrasque de tambours, à prévoir le déluge d’arpèges et à ne plus être surpris par les tempêtes de mots brut(e)s… C’était inévitable, mais, forcément, l’effet n’est plus exactement le même, et les chansons, sans avoir perdu en force ni en verve, n’ont plus la puissance immédiate qu’elles avaient auparavant – plus de déflagration tétanisante comparable à celle qu’avait pu provoquer la première écoute de Nothing To You ou de Las Cruces Jail, plus de ce sentiment de s’aventurer vers des terres non défrichées.

Mais gageons que l’univers qu’ont créé nos deux galants et hommes et dans lequel ils prospèrent est suffisamment riche pour survivre à l’atténuation du choc du dépaysement. D’ailleurs, il est peut-être tout aussi foudroyant sur cet album que sur les deux précédents, pour qui l’y découvre pour la première fois. S’ils le quittaient, ce ne serait de toute façon plus eux, tant son architecture imbrique inextricablement l’espace musical et le monde dépeint dans les textes du duo – un détournement et tout s’écroule. Maintenant qu’il a perdu l’avantage considérable que peut constituer l’effet de surprise, et qu’il se retrouve mis à nu, ne pouvant plus compter que sur lui-même (et sur le temps, allié se révélant précieux à qui le mérite, et traître aux autres) pour séduire et/ou abattre les réfractaires, peut-on encore compter sur lui ? Ou est-il voué à se tarir, au bout du compte ?

Qui s’est déjà abondamment abreuvé des rimes et rythmes galants se trouve forcé de constater que la secousse des premiers albums ne reviendra pas, remplacée par des vibrations plus discrètes et exigeant plus d’attention. Cela aurait sans aucun doute été le cas à un certain degré, quelle que fût la texture de ce troisième album, mais cela aurait pu l’être moins, car, là où What The Toll Tells affichait une gravité et une diversité presque trop imposante, changeant de visage et de point de vue à chaque morceau et s’appesantissant en complaintes fleuves envoûtante, Two Gallants se fait discret, personnel, presque intimiste. Point d’envolées prophétiques ou d’éclats de rages sanglants en ces contrées. Les chansons sont toujours aussi désespérées et leurs protagonistes aussi déshérités, l’environnement est toujours rêche et hostile, mais un peu de la même façon que l’auditeur s’y est acclimaté et a appris à ne plus se laisser trop secouer les entrailles, tout cela s’est apaisé et s’est construit un semblant d’harmonie. La défaite permanente semble avoir été acceptée comme inéluctable par les personnages qui peuplent le monde de MM. Fontaine et Corvidae et ont finalement appris à porter tant bien que mal ce fardeau. D’ailleurs ces personnages semblent être de moins en moins nombreux, et on ne passe plus du hors-la-loi en fuite au nègre exploité puis au frêle mourant ou à la jeune mère battue par un ivrogne de mari. Au contraire, tout semble tourner autour du même, qui serait un cousin de celui qu’on entend sur Nothing To You ou Prodigal Son, un jeune homme paumé et brisé, au cœur mâché et malmené, aux désirs aussi incontrôlables qu’inassouvis, trempé dans une désillusion sans appel qui n’a de place que dans l’exil, la fuite, l’errance. Il avait de toute façon l’air d’être le préféré d’Adam Stephens, celui qu’on croisait le plus souvent et qu’on connaissait le mieux… et que voilà intronisé galant de prédilection.

Peu à peu, on se laisse emporter dans son odyssée à travers ce monde de ruelles vides, de chemins poussiéreux, de femmes désespérément inaccessibles et de plaies à vif infectées par le regret. Et force est de constater que nos deux galants y naviguent toujours avec la même aisance, dans leur vieille barque de bois brut. Rien à dire, les chansons sont toujours aussi poignantes, peut-être plus car elles ont gagné en dépouillement et simplicité, les mélodies sont toujours aussi déconcertantes d’évidence et d’efficacité, les glapissements toujours aussi saisissants de ferveur et de sincérité, la symbiose instrumentale toujours aussi parfaite. Et surtout, Adam Stephens jongle avec les mots comme jamais, faisant rebondir ses phrases avec une virtuosité qui confère à sa voix de renard enroué un rythme et une musicalité impressionnantes – les chansons sont un peu moins fleuves qu’avant, mais n’en coulent que mieux, en torrents ou ruisselets, rivières de poésie sombre où pullulent les expressions délicieusement tordue et les associations brillantes. Ça donne des éclats en forme de « Blood red roses, go down Moses, oh billowing sails », « Through hills and valleys, sugar ditch alleys up to her hingeless gate » ou de « Let the river be my guide/let the desert be my bride », pour ne citer que le titre d’ouverture, l’autoproclamé « Plus mort » (The Deader) qui est pourtant d’une rare vivacité. Chaque chanson a reçu plus que son lot de perles sémantiques et phonétiques, qui pleuvent et s’écoule tout au long de l’album, venant rattraper les oreilles distraites là où ni la guitare, ni la batterie, ni le violon d’Anton Patzner (oui, celui de Bright Eyes) qui vient verser sa larme sur The Trembling Of The Rose n’y parviennent aussi bien.

Et puis, pour peu qu’on vienne encore se plaindre de ce que, quand bien même il a énormément gagné en fluidité, en légèreté et en aisance, le duo ne se renouvelle guère, il a eu l’intelligence de placer en avant dernière position une caresse bien sentie, sorte de gospel païen qui expédie la cruauté charnelle du Despite What You’ve Been Told précèdant vers des hauteurs nébuleuses - et qui, pour le coup, ne ressemble à rien de ce qu’à fait le groupe avant. Tout ça pour finir dans le déchirement rageur d’une complainte de cœur abandonné : My Baby’s Gone, tout simplement, et la complainte de partir en lambeaux avant que la guitare n’explose...

Verdict, pour cette fois : vous n’avez pas encore fini d’en entendre parler ici, de ces deux lascars… Tant qu’ils auront leur chemin à suivre, leur monde à raconter, et des scènes où faire étape, ils continueront sans doute à avancer, sans qu’on sache trop où ils vont. Et sans en avoir l’air, dans toute leur singularité, ils vont finir par se creuser une jolie niche dans un univers musical qui ne leur ressemble en rien et à qui ils ne cherchent surtout pas à ressembler, ce qui en soi est déjà une belle performance.



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Tracklisting :
 
1. The Deader (4’55’’)
2. Miss Meri (3’18’’)
3. The Hand That Held Me Down (5’32’’)
4. Trembling Of The Rose (5’12’’)
5. Reflections Of The Marionette (5’42’’)
6. Ribbons Round My Tongue (5’06’’)
7. Despite What You’ve Been Told (4’29’’)
8. Fly Low Carrion Crow (3’56’’)
9. My Baby’s Gone (5’55’’)
 
Durée totale : 44’05’’