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Jukebox

Jukebox

Cat Power

par Béatrice le 5 février 2008

4

Paru le 22 janvier 2008 (Matador)

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Cat Power aime chanter les chansons des autres ; elle aime aussi chanter les siennes (du moins, espérons-le pour elle), mais ça ne lui suffit apparemment pas. Il faut dire que quand Chan Marshall décide de chanter une chanson d’un autre, la chanson se transforme en chanson de Cat Power – pourquoi donc se priver, et se limiter à son propre répertoire, quand on peut sans scrupule puiser dans l’océan du patrimoine musical et s’approprier les répertoires de tous les autres ? Du coup, comme Cat Power aime chanter les chansons des autres, et que non contente d’aimer ça, le fait très bien, quoi de plus logique que d’enregistrer ces reprises, et d’en faire des disques ? Elle l’avait d’ailleurs déjà fait, il y a quelques années, dans The Covers Record qui déshabillait Lou Reed, Bob Dylan ou les Rolling Stones. Elle récidive cette année, presque deux ans après The Greatest, avec un nouveau recueil de chansons revisitées.

Il s’appelle Jukebox, il affiche du jaune, du rouge et du violet sur un fond argenté luisant. Un peu comme ces machines imposantes, colorées et clignotantes qui jouent encore à la demande les morceaux en vogue du temps de leur gloire, c’est-à-dire il y a une poignée de décennies – le clinquant et le kitsch en moins, quoiqu’il n’est pas impossible que Chan Marshall ait fait un effort et soit sur cette pochette aussi kitsch qu’il lui est possible de l’être. Quelque chose dans la cambrure forcée, dans l’angle du poignet sur la hanche, dans la ceinture en métal, dans le grain de beauté sur la joue et le train de khôl sous les yeux laisse penser que - peut-être - elle abandonne l’authenticité brute pour s’essayer au kitsch et à l’élégance outrée. Mais c’est Chan Marshall, tout cela reste donc très relatif et ne suffira (heureusement) pas à gommer ses imperfections et à lisser ses aspérités.

Dans son jukebox, Chan Marshall a mis douze chansons, qu’elle est allée dénicher aux quatre coins de son univers musical. Mais, plutôt que de laisser les choses en l’état, elle a décidé que l’objet, qui a à peu près autant de mal à s’imposer parmi les Deezer et autres Limewire qu’une machine à écrire Underwood en face des logiciels de traitement de texte et des clavier d’ordinateur, avait besoin d’un sérieux ravalement de façade avant d’entrer dans son musée. Du coup, elle a retapé les chansons, une à une, avec l’aide de son Dirty Delta Blues Band. Mais velléités de restauration mises à part, Chan Marshall reste ancrée dans la tradition des musiques populaires américaines (appelez-les comme vous voulez, folk, blues, jazz, country, il y a un peu de tout cela dans cet album), qui veut que les auteurs restent cachés derrière leur composition et s’effacent, laissant leurs bébés vivre leur vie librement. La signature s’efface, la chanson reste, marquée par les cicatrices laissées par des interprétations, réappropriations, distorsions comme par autant de rides. Les interprètes pillent le répertoire, réarrangent les standards, ajoutent un couplet ou modifient un refrain, insufflent une nouvelle âme aux morceaux et transmettent les mélodies, passant le témoin à leurs successeurs qui les auront appris de leur bouche… Quoiqu’aujourd’hui, les passeurs de témoins ne se bousculent pas franchement, pas autant qu’il y a une cinquantaine d’année, chacun préférant y aller de sa propre petite chansonnette, alors qu’il est pourtant possible en s’appuyant sur la trame d’un standard gonflé d’images d’accoucher de quelque chose de bien plus personnel que les hymnes d’arrière-cours qui s’infiltrent par une oreille pour s’enfuir aussitôt par l’autre. Ce que Cat Power démontre avec brio, réhabilitant l’art du vol des chansons des autres et de la réécriture de ses propres morceaux – bref, cultivant l’irrévérence respectueuse qui permet à une reprise d’être plus qu’une copie carbone de son modèle.

Par la même occasion, elle joue le jeu des anciens grands noms du folk (pour ne pas citer ceux du blues et du jazz, qui l’inspirent aussi, mais dont l’influence est moins prégnante dans sa musique), et reprend le flambeau qu’ont tenu, plus ou moins longtemps, des gens comme Joan Baez, Karen Dalton ou… Bob Dylan, qui semble obséder Chan Marshall au moins autant qu’il obsède l’auteure de cet article. Parce que Chan Marshall, non contente d’avoir déjà repris du Dylan sur son précédent jukebox (qui ne s’appelait pas jukebox, mais qu’importe), puis d’avoir travaillé sa moue aguicheuse et son déhanchement vocal sur Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again pour la B.O. d’Im Not There, en remet une couche, semblant considérer que tout ça ne rendait pas justice à son admiration pour Mr. Zim. Difficile, devant l’objet, de ne pas penser au Bob Dylan de Bob Dylan, qui était lui aussi un album de reprises, et qui contenait lui aussi deux morceaux écrits par l’interprète, dont un s’intitulait Song To Woody et s’adressait à son idole-mentor… Encore que le parallèle ne serait pas flagrant, n’eût été cette Song To Bobby qui succède à la reprise d’I Believe In You (du Dylan prêcheur qui parle à Jésus, mais pour le coup Chan a plutôt l’air de hurler sa foi en Bob).

Mais ne réduisons pas Jukebox à ces deux clins d’oeils dylaniens, si appuyés soient-ils ; on ne parle pas de Bobinthebox ici, et ils ne suffisent pas à révéler toutes les richesses de l’album. Ce qui frappe dans Jukebox (outre les clins d’œil sus-mentionnés qui ont le mérite d’aguicher les zimmaniaques, mais ne sont pas plus mis en valeur que ça), c’est la cohérence d’une collection pourtant hétéroclite. Tout – ou presque – tient sur le fil de la voix de Chan Marshall, qui se coule plus ou moins confortablement dans des nappes instrumentales chaleureuses et mordorées. Le blues jazzy aux reflets chocolatés qui enrobe les chansons, si agréable et confortable qu’il soit par moments – capable de prendre des teintes plus sombres et doucement anxieuses quand il le faut – ne suffirait pas à lui seul à porter l’ensemble ni à le rendre remarquable. Par contre, la voix de Cat Power, si fragile qu’elle paraisse, offre une fondation inébranlable. Elle a changé, indéniablement ; le cristal des début s’est fumé, le verre est dépoli et la matière n’est plus cassante ou friable. C’est une voix qui a mûri, vieilli, qui semble plus posée et chaude, et qui a appris à jouer avec subtilité d’une palette de nuances allant de la détresse étranglée à la sensualité discrète sans jamais chercher à se cacher. Mais fondamentalement, sa force reste toujours son apparente fragilité, sa tendance à ployer jusqu’au bord de la rupture sous le poids de l’émotion. Elle a simplement gagné en virtuosité et en souplesse et, sans jamais s’envoler dans des acrobaties tape-à-l’œil, construit des ambiances d’une profondeur impressionnante. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à l’entendre nouer New York d’angoisse et d’incertitude, déconstruire et reconstruire le Ramblin’ Man (féminisé en Ramblin’ (Wo)Man ) d’Hank Williams, qui de vague complainte de baroudeur appelé par les grands espaces se transforme en appel presque tragique d’une femme prisonnière de sa destinée, ou encore susurrer d’une voix pleine et sensuelle Silver Stallion ou Blue – sans parler du Don’t Explain volé à Billie Holiday, qui s’étrangle de détresse amoureuse dans un « you know that I love you… Look at what loving has done… » déchirant.

Jukebox est un cocon musical, qui invite à fermer les yeux et à se lover dans un fauteuil en cuir, dans une salle de bar baignée d’une lumière douce et ambrée, avec des glaçons élégants plutôt que des larmes amères dans son verre de whisky. Il est délicat, discret, calmement mélancolique – bref, plutôt confortable, même dans ses sursauts les plus désespérés. Forcément, ça diminue la force de frappe et ça ne construit pas les montagnes russes musicales du siècle, mais… c’est un disque qui caresse et s’infiltre, en berçant doucement, élégamment...



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Tracklisting :
1. New York (2’00’’)
2. Ramblin’ (Wo)man (3’47’’)
3. Metal Heart (3’53’’)
4. Silver Stallion (2’52’’)
5. Aretha, Sing One For Me (3’12’’)
6. Lost Someone (2’50’’)
7. Lord, Help The Poor & Needy (2’37’’)
8. I Believe In You (4’07’’)
9. Song To Bobby (4’17’’)
10. Don’t Explain (3’50’’)
11. Woman Left Lonely (4’07’’)
12. Blue (4’02’’)
 
Durée totale : 41’34’’