Concerts
Lee Ranaldo

Paris (un balcon, boulevard Raspail, à proximité de la Fondation Cartier)

Lee Ranaldo

Le 24 mai 2010

par Béatrice, Thibault le 25 mai 2010

Inside a testé, à l’insu de son plein gré mais en direct et avec l’innocence des néophytes, Lee Ranaldo depuis un balcon parisien ; nous avons même poussé l’expérience jusqu’à explorer l’art Ranaldien à travers le prisme des nouvelles technologies, l’un de nos reporters de l’extrême pouvant vous confirmer que oui, même à travers un mauvais micro et après transit informatisé, la magie Lee est toujours présente.

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Tout a commencé vers 20h30. C’était une soirée ensoleillée de mai, et Paris étirait doucement son abrutissement de la Pentecôte mi-chômée sous les rayons du crépuscule. Les fenêtres grandes ouvertes, les doigts de pieds en éventail sur le balcon, les Parisiens profitaient de la quiétude des vrombissements des autos et des couinements des klaxons. Puis... une déflagration déchira l’atmosphère. Puis deux. Puis trois. Puis quatre... Comme si un gang d’Hare Krishna sous ecsta frappait un gong avec une guitare électrique, perché au sommet du crâne du lion de la place Denfert-Rochereau.

Un nouveau mystère de la nuit parisienne à élucider ! Mystère qui ne restera pas mystérieux très longtemps, le web aidant. Le mantra bruitiste lancinant et répétitif n’avait rien à voir avec Hare Krishna (ouf pour eux), et personne ne s’était amusé à piétiner la tête du lion de Denfert. Non, plus sobrement, il s’agissait simplement de Lee Ranaldo, émérite guitariste de Sonic Youth, qui donnait un concert exceptionnel dans le jardin de la Fondation Cartier à l’occasion de l’exposition Beat de Takeshi Kitano. « Activiste de la scène musicale et artistique new-yorkaise depuis plus de vingt ans, il développe des projets dans des domaines aussi divers que la littérature, la poésie ou l’art contemporain. Explorant les possibilités de l’improvisation et de l’expérimentation sonore, Lee Ranaldo compose une musique hypnotique, mêlant spoken word et nappes de guitare saturée, » nous indique la succincte présentation sur le site du musée en question.

Nappes de guitare saturée, check (oui, en fait, la déflagration d’origine sonique non identifiée qui s’est déployée pendant une heure provenait bel et bien d’une guitare, avec peut-être un synthé à côté). Très nappées et très saturées, d’ailleurs.
Spoken word, check, par intermittences sporadiques, autant que notre position perchée sur un balcon au huitième étage d’un immeuble avoisinant nous l’ait laissé entendre (la voix, ça porte moins loin que les nappes de guitares saturées).
Musique, euh, à discuter. Hypnotique, à peu près check - avec un seul accord étiré et répété ad nauseam, c’est la moindre des choses.
Exploration des possibilités de l’improvisation et de l’expérimentation sonore, certes, mais enfin, limitée par le périmètre harmonique de l’accord de fa (et encore). Peut-être Lee Ranaldo n’explore-t-il qu’une contrée musicalo-sonore à la fois. Lundi, fa, mardi sol, mercredi, do (suivre l’ordre de la gamme, c’est tellement 2009 !), jeudi, relâche (normalement, c’était dimanche, mais ça a été décalé, le repos le dimanche, c’est tellement avant-JC ! ), vendredi, si bémol, samedi, ré, et dimanche, des patates au beurre. On ne fera pas six (sept jours moins la relâche) concerts en une semaine pour vous le dire (mais on veut bien goûter les patates au beurre).

Pour la modique somme de 7,50€ (5€ en tarif réduit), les amateurs éclairés, capables de saisir la substantifique moelle de l’abs-art (abs-trait, abs-con, voire abs-urde) post-moderne en provenance direct de l’incubateur new-yorkais, ont ainsi pu assister à une full performance de ce musicien hors du commun, dans le cadre onirique et verdoyant du jardin d’une Fondation Cartier fraîchement décorée par un autre abs-artiste japonais qui avait toutefois un nom trop simple à prononcer pour pouvoir remporter la Palme d’or à Cannes cette année (Kitano, donc). L’homme avait même prévu les hurlements enregistrés pour simuler les ovations de la foule en délire, palliant astucieusement la petite taille du lieu, qui ne pouvait possiblement abriter tant de monde, mais permettant aux initiés en transe de se sentir moins seuls dans leur extase...

Quoiqu’il leur aurait suffit pour cela de réaliser qu’ils le partageaient en fait avec l’ensemble du quatorzième arrondissement, et sans doute un bout du cinquième, du quinzième, voire peut-être quelques fortunées parcelles du treizième et du septième - mais il ne faut point trop en demander à un néo-mélomane subjugué par la transcendance de la monotonie bruitiste. Enfin, après réflexion, compte tenu de l’environnement sonore précédant l’ovation, qui évoquait le déferlement d’une gigantesque vague, peut-être les hurlements étaient-ils partie constituante d’une reconstitution de tsunami en miniature ? Toujours est-il que cela faisait peur, mais nous vous laissons juger de ce qui est le plus effrayant, entre un raz-de-marée et une foule en adoration devant la « musique » de Lee Ranaldo. Enfin, l’incantation, la communion des âmes, plutôt que la musique...

Le spectacle sonore laisse perplexe pendant les premiers instants, il faut le reconnaître. Jusqu’à ce que, tout d’un coup, un bruit à mi chemin entre le crissement de la tôle ondulée froissée et le frottement d’une poêle en téflon sur une dalle de béton, semblable à tous ceux qui le précédèrent mais pourtant si différent, transperce le vacarme, clair au-dessus des autres nuisances sonores. Aussitôt après, surgi de nulle part, le son d’un klaxon prend possession de l’espace, et par la plus magique des coïncidences (mais ne doit-on pas y sentir le toucher de la Providence ?) vient former une incursion qui soudain colore l’accord unique, lui qui, suspendu en une quinte irrésolue, se refusait depuis presque une heure à nous livrer ses vraies couleurs. Un instantané qui incarne mieux qu’aucun autre combien Lee Ranaldo est un artiste complet, intègre et concerné : en ralentissant vaguement son fameux accord, dont, décidément, lui seul a le secret, dans un mouvement plus lent du poignet, dont, décidément, lui seul a le secret, Lee, tel un druide trans-humaniste (les légendes urbaines racontent qu’à la manière d’un Na’vi égaré dans une faille spatiotemporelle, Lee peut se greffer à sa Fender et ne faire qu’un avec elle) marie la dissonance dézinguée évoquant les ruines désaxées d’un NYC post-apocalyptique avec la transe la plus primitive, mais pas primaire, celle venant des profondeurs chamaniques des temps immémoriaux.

Faisant un avec ses instruments et le son qu’ils produisent, Lee fait également un avec ce qui l’environne, qu’il s’agisse des végétaux du jardin de la Fondation Cartier, de l’hélicoptère solitaire qui patrouille le ciel au crépuscule ou encore du coup de klaxon providentiel. Un tour de force post-omnes qui transcende les clivages et balaie les règles archaïques de l’ancien monde pour toucher à la plénitude, à l’art politique pur car échappant au temps, à la sagesse du bonze méditant sur son rocher (ses larsens sont, de toute évidence, méta-quelque-chose). Ne faisant qu’un avec son sujet, Lee est tout : musicien (grandiose), prophète (éclairé), autodémiurge (nietzschéen), son âme s’envole le long du boulevard Raspail et finit par toucher la nôtre.

La balance, qui avait eu lieu plus tôt dans l’après midi, avait déjà pu nous donner un avant gout de la tempête des sens qui se préparait. N’avait-on pas déjà frémi à la découverte de ce mystérieux accord guitaro-gongesque, qui, loin de nous spoiler tout le concert, nous avait déjà retourné l’estomac et bousculé l’esprit tout à la fois ? N’étions-nous pas dès lors irrévocablement suspendus au bon vouloir de cet artiste qui nous avais saisis hors de nos mornes quotidiens parisiens et nous tenait là à la merci de la résolution de son cri instrumental, pour ainsi dire instrumentalisé pour notre salut ?

Car avec Lee, les codes connus deviennent, par la simple force de l’affirmation guitaristique, obsolètes : on n’écoute pas la musique de Lee, on la vit. Refusant le diktat de la mélodie et le carcan totalitaire des vieilles conventions périmées que sont les principes de l’harmonie, celle-ci est un pont entre les hommes et entre les âges ; elle abolit la linéarité des choses et du temps (cette tyrannie !) et nous renvoie face à nous-même, transfigurés. Cervelet, cœur et vésicule biliaire ne font qu’un : une expérience totale, qui en finit avec plusieurs millénaires de ce conformisme platonicien qui nous a endoctriné purement et simplement dans une conception binaire de l’intellect et du ressenti. Belle leçon de vie de la part de ce musicien (mais devrait-on dire, plus simplement, de cet Homme ?), que les ignares ont régulièrement taxé de « branlomane végétatif ». Les pauvres fous ! Ils ne savent pas ce qu’ils perdent... Voyez plutôt et faites comme nous. Nous aussi, après avoir été un rien sceptiques et même, disons-le tout net, plutôt mesquins (mais que celui qui n’a jamais pêché nous jette la première pierre !), nous avons vus, tel Jack dans les Blues Brothers, la lumière véritable. Car c’est une main tendue que nous offre Lee Ranaldo, qui propose plus d’amour, plus de tolérance, plus de larsens, plus de Fender cheap, et, simplement, plus d’humanité.

Béatrice et Thibault remercient de tout cœur Camille et sa fine oreille musicale, qui ont reconnu, sous la distorsion et les larsens, le fameux accord de fa à la quinte, le seul, l’unique.



Vos commentaires

  • Le 25 août 2011 à 01:41, par Leo C. En réponse à : Lee Ranaldo

    Bel article...

    SONIC YOUTH♥

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