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Ritual De Lo Habitual

Ritual De Lo Habitual

Jane’s Addiction

par Lazley le 22 mai 2007

sorti le 21 août 1990 (Warner Bros. Records)

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Réaffirmant toujours plus son statut de « miroir déformant » des tics des sociétés occidentales, le rock a, dès ses primes babillages, reproduit avec cette étrangeté qui le caractérise, le schéma cyclique des économies contemporaines (élément détonateur type « guerre » ou « choc pétrolier » venant perturber une conjoncture établie pour en créer une nouvelle).

Ainsi, le déhanchement (p)elvisien, les mélodies liverpuldiennes ou le DIY des « Maudits » , tous introduits à l’aube d’une nouvelle décennie, ont constitué des déclics indispensables à une reprise de croissance du binaire (en exceptant bien sûr le trajet hors-temps des créateurs polyvalents - Zappa, Prince, voire Patton). Mais une erreur s’est introduite dans les compte-rendus du quatrième de ces déclics, attribué à un blondinet qui paraît-il « sentait la jeunesse » ; du propre aveu de ce jeune homme, ni son succès ni ce que l’alternatif West Coast nineties a révélé n’aurait été possible sans un quatuor déjà disparu lors de la sortie du non-séminal Nevermind : Jane’s Addiction.

Le 26 janvier 1987, Stephen Perkins (batterie et percussions), Eric Avery (basse), Dave Navarro (guitare) et Perry Farrell (chant) se produisent au Roxy de Los Angeles, terre d’une jeunesse éternellement trafiquée. Enregistrée, la performance est diffusée sur le label Triple-X sous le titre Jane’s Addiction, et révèle aux États-Unis un quartette d’allumés aux directions musicales déroutantes. Dès les premiers accords de Trip Away, trente ans de pop-music se mettent à tanguer, se retrouvant dans un shaker tourbillonnant sans répit, d’où surnagent de temps à autre funk diluvien, cold rock et gothisme latent. Surtout connu pour présenter une première ébauche du futur hymne Jane Says, sur lequel nous reviendrons, cet effort live renferme deux reprises rapidement oubliées : le Rock’n’Roll loureedien et surtout une version de Sympathy For The Devil bouleversante. D’ordinaire, ce genre d’exercice paraît, à nous contemporains du cliché omniprésent, d’une logique assez évidente. Réutiliser un morceau à ses propres fins (surtout celui-ci, gonflé de symboles au point de vider de son sens toute réappropriation) dépasse rarement le cadre d’une déclaration explicite, balourde d’un groupe à son public : « nous sommes les descendants du VRAI rock », etc...

Mais pas ici ; la prouesse de Jane’s ne tient pas en une refonte du matériau d’origine, trop revêche et gorgé d’ondes mystiques, mais bien d’une insidieuse pénétration, une subreptice substitution de la terminologie du groupe à celle des Glimmer Twins. Un tel invisible remplacement tient à cette approche de la chanson, de l’instrument qui poursuivra Farrell et ses comparses jusqu’à aujourd’hui : celle d’un « groupe noble » (et non pas aristocratique, la confusion est trop fréquente pour ne pas être mentionnée), évitant les pièges majeurs de sa génération (le commentaire social raté, apanage de 90 % de la future scène West Coast, et l’impasse « have a good time », qui perdra les Red Hot, jusqu’à leur sauvetage provisoire par...Dave Navarro).

Enchaînant les concerts, le groupe est signé sur Warner et lance l’année suivante Nothing’s Shocking, première confrontation studio, déclinant un vocabulaire étrangement trop soigné pour une inauguration de carrière. D’une précocité foudroyante, Whores, Ocean Size ou Pigs In Zen s’élaborent en matériau sonore nouveau : minéral éclatant de basslines esthético-intellectuelles, aux bordures râpeuses, granulées par le timbre de verre fondu de Farrell, zébré des ronronnements pré-éjaculatoires de Navarro... À l’époque, focalisée sur l’explicite atmosphère de scandale bariolé intoxiquant jusqu’à l’artwork (deux sœurs siamoises assises sur une chaise électrique, nues et la tête en flammes), la renommée Addiction éclipse presque le tour de force présent en fin d’album : Jane Says. Plus qu’hymne à briquets (« ce groupe EST cette chanson », etc...), le morceau s’impose en preuve définitive de la parfaite connaissance du groupe de « Maîtrise & Réappropriation des Codes de la Chanson » (copyright Fab Four Inc.). Relèguant les rythmes au rang d’atermoiement typé conga, imposant un retour clapotant de la marimba sous perfusion hawaïenne, Jane Says fait le tour des ondes sans la moindre sortie single et impose les Jane’s en nouveaux détenteurs du secret pop. Début 1989, le « she haaaaatessss, televisiaaaaaaaaaaannn » de Farrell est dans toutes les têtes. Mais un hymne, si imparable soit-il, ne saurait rassasier pleinement la fringale de sons assaillant tout véritable musicien. Et le groupe, poussé par cet état de grâce bien connu, celui de « l’armada de jeunes challengers aux dents longues et riffs affûtés », se réfugie en studio fin 1989, tentant d’y forger une de ces pièces aux rouages rapidement autonomes, un de ces albums dont on sait, dès le dernier accord apposé, qu’il n’appartient déjà plus à ses concepteurs. Un album pour l’Histoire ?

Imaginer ne serait-ce qu’un instant les séances qui engendreront Ritual De Lo Habitual, c’est s’exposer à un déboussolement comparable à celui de l’humain béat face à une toile de Mathias Grünewald : de collisions contre-nature en foisonnements incestueux, chaque protagoniste de l’histoire en présence finit par imbriquer ses difformités dans une entité à la beauté suprême et paradoxale, irrégulière pièce d’un puzzle en ébullition. Ainsi en est-il du quatuor Jane’s Addiction, rassemblement post-babelien par excellence : gratteux shooté au Zep et aux Stones, soupirant parfois pour l’égrènement sordide de Bob Smith (!?), bassiste biberonné aux lundis bleus, drummer/funkateer zélé et vocaliste érudit (surfant du glam au reggae au goth oldschool au hard avec une jubilation transgénique) construisent avidement une langue commune, contraints d’abandonner tics et manies pour d’autres, cette fois au service du monstre. Un monstre rapidement baptisé VIOL. L’exsudation stupre/évasion/sauvagerie des nouveaux titres ne fait en effet qu’évoquer ce qui s’affirme en sous-main comme l’atout majeur du groupe. Dans la plupart des ensembles d’aspirants « topcharters » , les multiples influences des membres finissent quasi-immanquablement par littéralement violer leurs directives créatrices, résultante d’un héritage culturel bien trop pesant (le tryptique blues/country/hillbilly aux États-Unis par exemple, ou encore la poésie et les mythes victoriens en Grande Bretagne).

Ici, c’est Jane’s qui dépucelle ses influences, la perversion, le détournement n’étant donc pas subis, mais bien infligés aux piédestalés ascendants. Stop ! en est la meilleure preuve, ouverture lancée par quelques phrases symptômatiques, dans la langue de Cervantès (« Mesdames et messieurs, nous avons plus d’influence sur vos enfants que vous....mais nous les aimons. Créé et croissant à L.A, Jane’s Addiction ! »), avant de déboucher sur une cavalcade catapultant Hendrix le nez dans le sable de la catastrophe de néons. Riffs travestissant le funk de Betty Davis en épanchement dalinien, glissant vers un vagabondage écumeux en plein milieu de morceau, le tout clos par un trait de pinceau rageur signé Navarro (solo détournant les vagues shred en « période rose » miniature)... De quoi inaugurer un temps de multicolorisme débridé. D’autant que des morceaux comme Obvious, danse mid-tempo lacérée de petits éclats de piano, ou Ain’t No Right, clin d’œil speed au premier public du Roxy, s’attachent à brouiller les pistes quant à la storyline principale de l’album. Ce n’est qu’arrivé Been Caught Stealing que l’on croit comprendre : condensé du talent du groupe, le morceau semble réitérer le coup de Jane Says, mais avec une différence pesante. Chaque note de ce titre césure à la fois Ritual De Lo Habitual et Los Angeles, et il faut attendre la dernière envolée de Farrell pour comprendre l’enjeu de cette face A : tatouer « Jane IS L.A » sur toutes les peaux du monde connu. Balançant quelques accords funko-folk sur rails d’acoustiques, parcouru par un solo canin, le quatuor tranche avec Been Caught Stealing les liens l’unissant avec sa ville mère, pour bientôt se tourner vers un thème autrement plus retors, né des affres du chemin Farrellien...

C’est ici qu’explose l’aura phasmique de Farrell, avec ce Three Days de dix minutes, bien plus qu’un racoleur coup de projo existentiel. Démarrant sur un arabesque de 4-cordes renversant (Avery , bassiste protéiforme, manquera terriblement au groupe lors de ses futures et pénibles reformations), ce tour de force s’érige rapidement en un des manifestes synesthétiques les plus aboutis qui soient. L’orchestralité du son Navarro jaillit, constellant le titre de deux soli/comètes, étirés entre épitaphe violacé et rut vipérin. Accalmies, crescendos embués, tout dans ces trois jours n’est qu’un prétexte, cadre propice au déroulement du rite de Perry Bernstein. Three Days, ou comment outrepasser ses droits de mortel. Créant un avatar unique car fait de chairs illustres (car qu’est ce que Perry Farrell, sinon le rock selon Bernstein ? Une dépouille grimée, combinant quelques membres de Bowie, Cave, Jagger ?) , le chanteur peut ainsi commettre le plus grand des péchés : fonder sa propre mythologie, reposant sur une trinité - horreur ! - entièrement née d’humains. Évoquant la mort par overdose de Xiola Bleu, conquête et partenaire créatrice de Bernstein/Farrell, le morceau immortalise trois jours de vapeurs sexuelles et opiacées que le couple passa, rejoint par Casey Niccoli, jumelle péroxydée de Xiola, peu de temps après la sortie de Nothing’s Shocking. Peints par Farrell/Bernstein sur la pochette de l’album, ces instants se répercutent sur toute la deuxième face de l’œuvre, comme un constat d’échec qui déteindra plus tard sur le groupe. De réminiscences en réminiscences, Farrell semble développer sur le disque sa trinité personnelle, Stop ! / Classic Girl / Been Caught Stealing, trois singles commémoratifs, trois visages de L.A. (le fêtard perpétuel/ l’Éve bariolée / l’anguille kleptomane) comme sortis du souvenir des « trois jours ». « Erotic Jesus lays with his Mary »...

Mais l’introspection farellienne se poursuit sur Then She Did..., epic rock soulevé par des violons propulsant le magma Jane’s vers la crémation d’un autre moment de vie : le suicide de la mère de Bernstein. Of Course, orientaliste, invite à un érémitisme rédempteur, congédiant avec peine les échos tentateurs de la défunte trinité farrellienne (comme Grünewald peignait un St Antoine assailli par ses démons). Navarro se dépasse ; se posant en équivalent mélodique de son chanteur, il en contre puis complète la surintrospection par ses saillies narcissiques sublimant l’idéal esthétique de l’album et du groupe (réflection des riffs, percussions noyées, chant sans gamètes pour paroles hypersexuées, soit le meilleur exemple de distanciation du trajet descendant « œuvre-public »). Détail expliquant l’improbable style du guitariste : celui ci confiera en interview être principalement influencé par...Perry Farrell, son aîné de presque dix ans , mentor avisé et puits de références passant des pires bacs à soldes aux mainstreamités les plus affables sans problème.

Balancé milieu 1990, Ritual De Lo Habitual fait plus que se vendre : il déclenche l’hallali médiatique sur toute la côte ouest ricaine, dont bénéficieront Nirvana, Red Hot, Rage et autres. Mais, rongé par la dope et les projets ambitieux de Farrell, le groupe se saborde publiquement fin 1991, lors de la tournée d’adieu baptisée « Lollapalooza » par le chanteur. Lors du dernier concert de Jane’s Addiction à Hawaï, Perry « Moaï » Farrell se dénude au fil des morceaux, finissant le show en tenue d’Adam Bernstein. Le costume de Farrell sera plusieurs fois réendossés, mais transbahutera partout une étrange odeur d’entertainer, de même que les sons Navarréens.

Mais qu’importe, puisque « à présent les tableaux sont secs ? »

Jane's Addiction


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Tracklisting :
 
1. Stop ! (4’14")
2. No One’s Leaving (3’01")
3. Ain’t No Right (3’34")
4. Obvious (5’55")
5. Been Caught Stealing (3’34")
6. Three Days (10’48")
7. Then She Did... (8’18")
8. Of Course (7’02")
9. Classic Girl (5’07")
 
Durée totale : 51’37"