Incontournables
Scott 3

Scott 3

Scott Walker

par Béatrice le 27 novembre 2007

paru en avril 1969 (Philips/Fontana)

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Voyageons un peu dans le temps. Ne me dites pas que ça secoue, que ça perturbe les horloges corporelles ou que ça affole les boussoles spatio-temporelles, ça n’y changera rien. Il va de toute façon falloir s’y faire ; ces quelques paragraphes vont s’attarder sur une œuvre qui n’a de cesse de brouiller les frontières entre passé, présent et futur, pour mieux distiller les souvenirs dont il extrait l’essence d’espérance, et refléter les regards candides et émerveillés de l’enfance dans ceux, graves et assagis, de la vieillesse… Mais commençons doucement, par un bête voyage linéaire et rectiligne, sans demi-tours ni loopings, et sans ambitions excessives. Pas de choc dû au transport, pas non plus de déracinement excessif, puisque nous nous rendons en terrain (relativement) familier : à savoir, 1969, pour au moins la 1969e fois depuis que 1969 appartient au passé. Rien de bien original, certes, mais on ne choisit pas sa date de naissance ni le siècle pendant lequel on grandit, qu’on soit un humain ou une création d’humains. Autrement dit, on n’y peut pas grand-chose si ce grand dadais de Rock et ses cousins, alors en pleine crise d’adolescence, montraient à l’époque un soin et une assiduité tout particuliers à commettre des frasques à tort et à travers, et si, du coup, on se retrouve souvent à naviguer vers ces années-là quand on veut parler des dites frasques. Bref, nous y revoilà, dans ce bazar woodstockien où c’est à qui sera le plus rebelle avec le moins de causes, à qui tournera le dos aux vieilles générations avec le plus d’insolence pour faire face à l’avenir avec l’insouciance la plus arrogante, à qui sera le plus jeune, le plus fervent, le plus ici et maintenant. Que cela implique d’être tourmenté, rageur et révolté, amolli par le poids des narcotiques, débauché ou inutilement pressé n’importe guère ; on n’est jeunes qu’une fois, bordel, profitons-en, exhibons notre liberté autoproclamée et révolutionnons avant d’évoluer ! Comment, pourquoi... si on a une idée, c’est mieux, mais si on ne sait pas, c’est pas si grave – du moment que c’est différent d’avant, du moment qu’on veut aller de l’avant.

Bien sûr, il y a différents niveaux d’adhésion à la cause ; il y a même une poignée de récalcitrants plus ou moins en marge, plus ou moins écoutés… Les Kinks et leurs odes aigres-douces à la vieille Angleterre rurale et proprette du Village Vert, Kevin Ayers et ses comptines psychédéliques qui suivent une Lady Rachel jusque dans ses rêves ou croisent Alice au détour d’un couplet, Nick Drake et sa poésie tissée sur une six-cordes, qu’on surprend à demander si on « ne trouve pas que les choses vont juste un tout petit peu trop vite » [1] … Ou même les Beatles, tenez, qui ont parsemé leur album blanc de tartes au miel, de joyeux anniversaires, de truffes savoyardes et de bonnes nuits, juste après une critique vacillante des révolutionnaires qui militent pour le seul changement et un peu avant de faire entrer Mr. Mustard, le Roi Soleil et Polythene Pam dans les studios d’Abbey Road.

Et puis il y a Scott Walker, ou Noel Scott Engel de son vrai nom, qui pourrait prétendre au titre de récalcitrant en chef, si seulement ce titre avait un sens (mais chez les récalcitrants, par définition, il n’y a ni suiveurs ni meneurs...). Toujours est-il qu’il se défend mieux que bien dans le genre en marge et heureux de l’être, sans pour autant s’être démené avec l’unique but d’être différent. Ce n’est pas de sa faute si les chemins de traverse sont ceux qui l’attirent le plus, voire les seuls qu’il daigne emprunter. Quoiqu’il n’a pas vraiment commencé sur un chemin de traverse, et que cinq ans plus tôt, on aurait probablement traité de charlatan tout oracle osant décrire son futur. Installé à Los Angeles, bien loin de son Ohio natal, pour jouer les bassistes de session, il se rebaptise Walker à 21 ans, pour que lui et ses deux comparses Gary Leeds et John Maus (eux aussi rebaptisés Walker comme il se doit) puissent se produire sous le nom de Walker Brothers. Les faux frères se relocalisent en Grande-Bretagne, et en 1966, Scott est la figure de proue d’un trio de pop enjôleuse, sa voix de baryton caressante qui glisse sur des cordes feutrées n’y étant pas pour rien. Jusque-là, rien sur le CV qui laisserait présager qu’on a affaire à un outsider dans l’âme, un qui va s’empresser de se détourner de l’avenue qui lui semblait toute tracée pour s’en aller creuser son chemin. Et pourtant, pourtant… Entre 1967 et 1969, le blond ténébreux a enregistré quatre albums, qui n’ont pour nom qu’un chiffre chacun (et encore, le premier n’y a même pas droit), et qui vont résolument à l’encontre de tout ce qu’on pourrait attendre d’un baryton pop (et doté d’une belle gueule, pour ne rien arranger) au crépuscule des années soixante - le dernier en fera d’ailleurs les frais, mis au rebut après quelques mois pour cause de ventes insuffisantes.

Scott cache ses yeux derrière des lunettes noires, et peut-être leurs verres lui offrent-ils une image déformée du monde, en filtrant la lumière à travers les reflets des méandres de son imagination… parce que le monde de Scott, celui qu’il explore dans sa musique, auquel sa voix donne un corps et auquel des nuées orchestrales donnent une ombre, ce monde-là n’a que peu à voir avec celui qu’on connaît et que ses « collègues » s’évertuaient à décrire ou, pour les plus audacieux, à transformer. Il lui emprunte beaucoup, évidemment, mais il le déforme et le brouille en lui faisant parcourir un itinéraire savamment élaboré, jonché de prismes, de filtres, de miroirs et de lentilles déformantes, l’observe à travers une vitre couverte de buée, de givres ou de gouttes d’eau, le scrute derrière l’écran laissé par un rêve matinal encore mal évaporé. Oui, il possédait sûrement des lunettes magiques… Des lunettes magiques, un métabolisme imaginatif bouillonnant, des cordes vocales rééduquées par des moines grégoriens dans une abbaye anglaise, et un amour immodéré pour les chansons de Jacques Brel (avouez qu’avec un tel cocktail, on l’aurait mal imaginé singeant les Jim Morrison et les Iggy Pop). L’homme garde ses méthodes secrètes, on n’en sait donc guère plus…

Si, une citation d’Albert Camus qui sert d’en-tête à Scott 4, et qui semble avoir été posée là comme une clé enclenchant à la perfection le mécanisme dissimulé derrière l’œuvre scottienne : « Une oeuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le coeur, une première fois, s’est ouvert. ». Deux ou trois images – Scott 3 (puisque c’est de celui-ci qu’il est question ici, mais on peut jouer au même jeu avec les trois autres) ne doit pas en évoquer tellement plus, si diverses et colorées qu’en soient les déclinaisons. Il s’articule sur une petite poignée d’évocations, effectivement simples, mais pas moins riches et, surtout, pas moins aptes à faire résonner leur écho dans moult cœurs ; on ne dira pas universelles, elles sont bien trop enracinées dans le terreau culturel européen pour prétendre à l’adjectif, et c’est de toute façon au particulier qu’elles veulent toucher. Mais on peut dire grandes, sans aucun doute. Quant à jouer les archéologues du cœur en remontant à l’origine du déploiement des ailes de soie de ce petit papillon, Scott Walker ne se fait guère prier pour ça ; Scott 3 n’est qu’une errance à travers le fantasme d’un antan égaré, quelque part entre les ruines de l’enfance et les fantômes de poèmes déchus, et ressuscite une à une les impressions croisées en chemin.

Il y a des étés et des printemps passés, lointains souvenirs d’un bonheur fané – des papillons qui s’envolent, des nuits scintillantes d’étoiles, des rues baignées de soleil, des brises orchestrales qui viennent effleurer la surface des lacs et les hautes herbes des grands chemins. Il y a aussi en contrepoids des hivers figés et solitaires, des allées désertées et des baisers dans le tourbillon glacial des violons. Winter Night, et une maîtresse gelée… Copenhagen, et ses rues ensoleillées… It’s Raining Today, et l’évocation d’un été délicieux…

Puis il y a de l’eau – beaucoup d’eau, qui ruisselle entre les plages du disque, qui s’infiltre entre les couplets et imbibe des arrangements tantôt coulants, tantôt secs comme la glace qui se brise, tantôt froids et dissonants comme s’ils provenaient du fond d’un étang. L’eau de la pluie, l’eau des larmes, l’eau de la neige, l’eau du brouillard, l’eau du givre, l’eau des rivières, l’eau des lacs, l’eau des flaques. La transparence de l’iris qui entoure l’opacité de la pupille au centre de l’œil humide, la pureté du miroir et le trouble du reflet. Le courant infini du temps qui s’écoule…

Mais Scott 3 défie le temps, détourne son cours, lui fait faire des boucles et des soubresauts, chante la douceur des hiers à travers la nostalgie de Big Louise (« Didn’t time sound sweet yesterday ? »), galvanise ses troupes du haut de Notre Dame, « étouffé dans une avalanche de temps » et emporté dans l’élan martial d’un We Came Through grandi par une victoire sur un présent qui s’efface. Puis il dédie un morceau à l’Homme du Trentième Siècle, qui ne dépareille en fait pas tant que ça auprès des deux soldats en haillons vagabondant aux temps du « il était une fois ». L’un autant que les deux autres, ce sont des personnages nés des fantaisies walkeriennes, qui déguisent ses chansons en contes en déposant un discret voile merveilleux sur leurs protagonistes – que ce soit Rosemary qui s’ennuie, Charles de Gaulle, un amoureux abandonné depuis deux semaines ou la Grande Louise, une prostituée mélancolique depuis que le monde lui est passé à côté. Scott regarde le monde des adultes, celui dans lequel les cœurs se brisent et la nostalgie s’infiltre, avec la candeur et la poésie d’un enfant, et il va jusqu’à la parsemer d’enfance en paillettes. Il saupoudre ses chansons de scintillements sonores, ritournelles de manèges et de tambours de fanfares, il fait danser les automates et chanter les boîtes à musique et transforme sa musique en théâtre de marionnettes chatoyantes, il en amplifie les ressorts dramatiques en dilatant les climats, les parant d’une teinte irréelle inquiétante – parce que le monde est dilaté, irréel et inquiétant, quand on le découvre du haut de sept ans et trois pommes.

Scott Walker s’amuse à se métamorphoser, en gamin, en adulte, en vieillard, ou les trois à la fois, mélange les points de vue et les références, et invoque le maître Brel, qu’il pille allégrement, pour nous le rappeler. Trois dernières reprises de Brel. Toutes enfantées par le grand Jacques qu’elles fussent, elles n’ont pas échappé à la distorsion ambiante. La traduction (première distorsion) a été exécutée de main de maître par Mort Shumann, mais, comme l’a dit l’adage, pour bien les traduire il fallait d’abord bien les trahir. Puis Scott se les est appropriées, sans le moindre scrupule, a adouci leur texture, les a marquées de solennité et emmenées dans des sphères oniriques, alors même que les originaux brillaient par leur ancrage dans les terres du réel. Est-ce parce qu’il les a bien choisies, ou est-ce parce qu’il les a bien modelées, que les trois reprises de conclusion façonnent l’univers de Scott 3 avec au moins autant d’aplomb que les autres ? Toujours les mêmes ornements musicaux, toujours les mêmes images, toujours l’eau, toujours l’été perdu, toujours l’enfance volatile… Sons Of regarde l’enfance défiler vers sa mort avec des yeux qui ont vu passer bien des années, bien des enfants. Funeral Tango regarde la vieillesse se défiler devant la mort avec des yeux qui ont gardé l’insouciance et l’insolence de leurs jeunes années.

Et finalement, les yeux se retrouvent livrés à eux-mêmes et à leur solitude, et le chanteur en face-à-face avec son reflet. Quatre notes, graves et lourdes, quelques échos diaphanes, des cordes discrètes – plus d’envolées lyriques, plus de tapis orchestral, juste l’abandon, le vide, les dernières clameurs d’un espoir qui ne veut pas mourir. If You Go Away s’éteint plusieurs fois, à chaque fois se ravive, puise dans ses dernières forces pour une dernière supplication, un dernier si qui n’y changera plus rien… Doucement, le rêve se dilue et se fond dans l’encre de la nuit. Une dernière injection d’espoir aveugle, un ultime soupir, et puis s’éteint. Il ne sera même pas l’ombre d’une ombre qu’il se serait contenté d’être, si rien d’autre ne lui était offert. Mais le sort d’un rêve est d’être oublié sitôt achevé, et de ne laisser que quelques traces tenaces mais insaisissables – fugaces et indélébiles. Et Scott 3 est un rêve, magnifique et traumatisant.



[1Hazey Jane I, sur Bryter Layter, le deuxième album du folkeux maudit

Vos commentaires

  • Le 27 août 2015 à 13:55, par Colette Jousselin En réponse à : Scott 3

    Je suis d’accord avec tout ce qui est dit ici,mais tellement mieux que si c’était moi qui l’avait écrit.Cet album est un vrai bijou

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Tracklisting :
 
1. It’s Raining Today (4’01’’)
2. Copenhagen (2’22’’)
3. Rosemary (3’22’’)
4. Big Louise (3’10’’)
5. We Came Through (1’58’’)
6. Butterfly (1’42’’)
7. Two Ragged Soldiers (3’06’’)
8. 30 Century Man (1’29’’)
9. Winter Night (1’45’’)
10. Two Weeks Since You’ve Gone (2’48’’)
11. Sons Of (3’44’’)
12. Funeral Tango (2’55’’)
13. If You Go Away (4’56’’)
 
Durée totale : 37’18’’