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Esquisse d’une histoire de la reprise dans le rock

par Aurélien Noyer, Emmanuel Chirache le 6 juillet 2010

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Au commencement était la cover. Puis le rock fut, comme sorti de sa côte. Ça s’appelait That’s Alright Mama, un vieux rhythm’n’blues d’Arthur Crudup repris par un blanc-bec du nom de Elvis Presley. Depuis, les groupes de rock n’ont jamais cessé de piocher dans le répertoire de leurs pairs ou devanciers, une manie qui occupe une place singulière et primordiale dans l’histoire de cette musique.

Le rock’n’roll est né presque par hasard un 6 juillet 1954. Ce jour-là, relaté mille fois, Elvis Presley vient au Studio Sun pour enregistrer des reprises de blues et de country. Pendant une pause, le jeune camionneur et ses musiciens se lâchent en jouant plus vite l’un des titres, That’s Alright Mama. Blanc, fan de country et de gospel, Elvis chante le morceau comme un Noir et réconcilie en quelques secondes deux traditions musicales décennaires pour inventer le rock. Tout ça grâce à une reprise obscure ! Il faut dire qu’à l’époque, la reprise est davantage institutionnalisée qu’aujourd’hui. En fait, le lien qui relie chansons et compositeurs semble alors plus ténu, comme si les mélodies et les paroles pendaient aux arbres d’un bois communal et qu’il était loisible à chacun de les y cueillir.

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La fameuse pochette d’Elvis qui contient Blue Suede Shoes et Tutti Frutti

Ainsi, Blue Suede Shoes de Carl Perkins tombe dans l’escarcelle d’Elvis, Bill Haley devient une star avec Rocket 88 de Jackie Brenston, tandis que Sweet Little Sixteen de Chuck Berry, écrite alors que le musicien se marie avec une mineure de 13 ans, fait le bonheur du libidineux Jerry Lee Lewis dont l’épouse, du haut de ses 15 printemps, fait figure de vieillarde grabataire en comparaison. Au-delà de la musique, la cover peut révéler des atomes crochus et des inclinations parallèlement malsaines. Bref, à l’époque, on cartonne avec la chanson d’un autre, Elvis et Jerry Lee ne sont pas réputés pour leurs compositions, mais bien pour leurs interprétations brûlantes et leur flair infaillible dans le choix de leurs reprises, qui proviennent des véritables génies du songwriting de ce temps : Little Richard (Elvis chantera Tutti Frutti), Chuck Berry (l’un des artistes les plus pillés au monde, même Carl Perkins reprend son Roll Over Beethoven) et Ray Charles (Jerry Lee s’empare magnifiquement de son What’d I say) pour ne citer qu’eux.

 Quand reprendre est apprendre

Toujours est-il qu’avec l’éclosion du rock (mais aussi du folk et du rhythm’n’blues), ce sont des centaines de gamins qui rêvent désormais de marcher sur les pas de leurs aînés, si possible en reprenant leurs œuvres. Dès lors, la cover remplit le rôle d’un conservatoire de musique, elle représente ce moment fondamental de l’apprentissage du rock. En 1961, quand Bob Dylan arrive à Greenwhich Village, il connaît son Woody Guthrie sur le bout des doigts et reprend du folk, de la country et du blues. Autant de styles présents sur son premier album où l’on retrouve des morceaux de Roy Acuff, Blind Lemon Jefferson et Bukka White, ainsi qu’un arrangement du traditionnel The House Of The Rising Sun. De leur côté, les Beatles se font la main à Hambourg et à la Cavern de Liverpool en jouant des titres de Buddy Holly, Gene Vincent, Jerry Lee Lewis, Little Richard et Chuck Berry, du rock mais aussi quelques ballades des Shirelles, de Roy Orbison ou le hit Hey ! Baby de Bruce Channel qui influencera le groupe pour Love Me Do. Chose amusante et symptomatique, sur les premières photos du groupe, les Beatles n’ont pas les costumes proprets que leur imposera vers 1963 Brian Epstein, mais un look de rockeur à la Gene Vincent, avec bananes et blousons en cuir ! Dans les années 50 et 60, tout groupe débutant entre donc en rock grâce aux covers, comme le croyant entre en communion par l’hostie, et à l’heure de sortir un premier disque ou single, la reprise devient un passage obligé. Souvent imposé par la maison de disques et/ou le manager, elle permet un investissement minimal pour un gain potentiellement énorme. Avec elle, la prise de risque est moindre, puisque le public connaît généralement déjà la chanson, ou du moins l’artiste qui la chante. Une notoriété qui, dans l’idéal, devrait rejaillir sur les apprentis rockeurs.

Voilà pourquoi les Kinks s’emparent de Long Tall Sally de Little Richard pour réaliser leur premier single. L’album qui lance les Beatles compte quant à lui pas moins de cinq reprises ainsi qu’une version de Twist And Shout. Pourtant, ce ne sont pas des covers qui vont révéler les Fab Four et la fratrie Davies, mais des compositions originales : Love Me Do pour les Beatles et You Really Got Me pour les Kinks. Tout un symbole, car derrière ces hits se dessine en filigrane une nouvelle ère où les groupes jouent la musique qu’ils ont écrite eux-mêmes. En effet, s’il naît et grandit grâce aux covers, le rock va devenir mature en s’émancipant peu à peu de leur tutelle trop pressante. Andrew Loog Oldham, le manager des Stones, l’a bien senti, lui qui contraint Jagger et Richards à composer en les enfermant dans leur cuisine toute une journée. C’est la condition sine qua non en vue d’un succès durable et de royalties sonnantes et trébuchantes.

Cependant nous n’en sommes pas encore là, loin s’en faut. Contrairement aux Beatles, les Stones des débuts cartonnent et se transcendent essentiellement grâce à des standards de blues et de rhythm’n’blues, à l’exception de quelques rocks signés pour la plupart Chuck Berry, un Noir. C’est même lui qui leur offre leur 45 tours de chauffe avec le génialissime Come On, repris plus tard par le Chocolate Watchband. Suivra un disque sur lequel les Stones affichent leur programme sur fond de reprises déhanchées et électrisantes. I Just Wanna Make Love To You annonce les mœurs lascives de la troupe et le « Summer of Love » tandis que Route 66 et sa liste de villes états-uniennes symbolisent l’attachement à la musique américaine. En juin 1964, le trou est fait : piqué à Bobby Womack, It’s All Over Now atteint la première place des charts anglais et inaugure une longue litanie de hits.

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Premier hit des Stones, It’s All Over Now est une reprise de Bobby Womack

Dans le cas des Stones, la cover représente donc bien plus qu’un simple apprentissage : en réalité, elle les a révélé à eux-mêmes en libérant une énergie salvatrice et une animalité quasi sexuelle. Du coup, les Glimmer Twins dynamitent le rhythm’n’blues et réveillent un rock’n’roll assoupi avant même d’avoir écrit la moindre note sur une partition.

Bref, la reprise, c’est d’abord l’enfance du rock, quand des gamins massacrent dans leur garage les morceaux des Stones, des Yardbirds et des Kinks, donnant ainsi naissance au courant dit “garage”, avant de devenir adultes en écrivant leurs propres titres. En 1963, l’une des premières formations du genre, les Kingsmen, décide de reprendre un morceau de Richard Berry déjà recyclé par les Wailers en 61 : Louie Louie. Seul problème, le chanteur Jack Ely est une quiche et il livre une version très approximative de la chanson. Du coup, le morceau prend une nouvelle ampleur et une nouvelle dimension, un aspect déglingué qui lui fera atteindre les sommets de la notoriété, jusqu’à être repris ensuite par les Stooges, pourtant rétifs au principe de la cover. D’autres groupes garage emprunteront un chemin similaire, comme le Chocolate Watchband qui s’approprie I’m Not Like Everybody Else des Kinks, pour être à son tour repris des années plus tard par les Undertones dans un Let’s Talk About Girls décapant. Loin d’être une voie de garage, la musique du même nom aura au final inspiré une bonne partie de la scène punk et new wave, qui le lui a bien rendu en remettant au goût du jour des groupes et des chansons tombés dans l’anonymat. Aussi tout le monde connaît-il aujourd’hui le délirant Surfin’ Bird des Trashmen grâce au tube des Cramps. Récemment le garage a refait surface et de nouvelles reprises du genre apparaissent, comme le My Little Red Book de Burt Bacharach et Hal David, d’abord joué par Love et les Standells dans les années 60, et dont une version acoustique des Naast circule sur le net.

En 1965, un autre groupe doit sa fulgurante ascension à une reprise. Il s’agit des Byrds. Convaincu qu’il tient avec eux les futurs Beatles, leur manager Jim Dickson cherche la perle rare qui fera éclater leur talent au grand jour. À force de persévérance, il finit par la dénicher : ce sera Mr. Tambourine Man, un inédit de Bob Dylan. Seul souci, ses protégés rechignent à jouer la chanson. Trop folk, trop Dylan.

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Mr Tambourine Man des Byrds ou quand la cover fonde un genre : le folk-rock

Il faudra une rencontre avec le grand manitou de la protest song lors des répétitions pour retourner comme une crêpe le groupe, manifestement envoûté par le personnage et désormais amoureux de la chanson. Électrique, plus lente et plus cristalline que l’originale, la version des Byrds casse finalement la baraque et s’arroge le titre envié de tube de l’été, trente ans avant la Macarena. Ici, la cover fonde presque à elle seule un genre musical, puisqu’en électrifiant un morceau acoustique les Byrds inventent le folk-rock, à peu près en même temps que Dylan et son Bringing It All Back Home. Mais attention à la cover-dépendance ! Après des mois de galère, il faut attendre l’adaptation de Turn ! Turn ! Turn ! de Pete Seeger pour que les Byrds renouent avec le succès. Là encore, l’originale est passée à la moulinette du groupe. Le guitariste et chanteur Roger McGuinn exprime ainsi ce phénomène : « C’était un standard folk mais, à ma façon de le jouer, c’est devenu rock’n’roll. C’est mon programme personnel, comme un ordinateur. » Une métaphore amusante, quoi que incomplète, dans la mesure où McGuinn est autant façonné par la chanson qu’il ne la façonne. C’est là tout l’intérêt et l’importance d’une reprise.

À l’inverse de tous ces groupes, Bob Dylan a connu une trajectoire plutôt originale. C’est l’une de ses propres chansons qui l’a révélé au grand public, mais chantée par d’autres ! En 1963, le trio folk Peter, Paul & Mary (ceux de l’enchanteur Puff The Magic Dragon) reprennent Blowin’ In The Wind et le hissent à la deuxième place des charts américains. Cette fois-ci, c’est un groupe qui a permis à une chanson et son auteur de percer. Dylan se transforme alors rapidement en une sorte de monstre sacré du folk et se taille une réputation de maquereau de la chanson, distribuant ses joyaux contre une récolte abondante de droits d’auteur. Même durant les périodes creuses, Dylan profitera de cette manne. Ainsi, malgré l’échec de l’album John Wesley Harding, il vivra par procuration l’énorme succès de son All Along The Watchtower métamorphosé avec brio par Jimi Hendrix...

 Dis moi qui tu reprends, je te dirai qui tu es

Au fur et à mesure que le rock se constitue comme un champ à part entière de la musique populaire, le rôle joué par la cover va suivre cette évolution et se transformer. Tout en conservant, mais à un degré moindre, sa fonction d’apprentissage, elle devient sauvegarde du patrimoine et renforce son statut de repère identitaire. Avec la cover, les groupes évoquent un héritage, rendent des hommages, marquent des sympathies, des goûts, voire des amitiés, construisent des ponts entre genres ou se solidarisent à l’intérieur de l’un d’entre eux, s’approprient des discours, et surtout font vivre un patrimoine historique, des centaines de milliers de chansons écrites par des milliers d’artistes dont certaines et certains sont oubliés, mésestimés ou incompris, puis ressuscités par la cover.

Ce patrimoine, c’est d’abord celui du rhythm’n’blues, nous l’avons vu, mais c’est aussi tout simplement celui du blues, un courant qui s’accommode d’autant plus du principe de la reprise que c’est surtout via ce procédé que la plupart de ses plus anciennes chansons ont résisté à l’érosion et l’oubli causés par le temps, à une époque où la musique ne se conservait pas aussi aisément qu’aujourd’hui. Toujours est-il qu’à la fin des années 60, le blues effectue soudain son retour en grâce, un renouveau qui passe par la recrudescence de reprises du genre. Le premier album de Canned Heat est par exemple exclusivement composé de reprises blues, tandis que le succès du groupe éclate avec On The Road Again, adaptation d’un morceau de Jim Hoden. Le nom même de la formation est tiré d’un vieux blues écrit en 1928 par Tommy Johnson, intitulé Canned Heat Blues. Pendant ce temps, Janis Joplin devient une immense star en chantant des standards, et surtout en reprenant Ball And Chain de Big Mama Thornton ou encore le Summertime de Gershwin.

Peu à peu, le virtuose de la guitare Eric Clapton fera également son miel du répertoire blues, allant jusqu’à piquer les perles de son pote JJ Cale (bluesman autrement plus génial que Clapton mais moins fameux) pour en faire des tubes planétaires ; on pense bien sûr à Cocaine et After Midnight, deux merveilles de simplicité et d’efficacité que le guitar hero n’aurait jamais pu inventer tout seul...
Après une décennie 80 effrayante, Clapton entame les années 90 en rendant hommage dans son Unplugged à de vieux maîtres : le formidable Big Bill Broonzy, dont il reprend Hey Hey, Bo Diddley avec Before You Accuse Me, et Muddy Waters, qui est grandiosement honoré par un Rollin’ And Tumblin’ endiablé, un standard blues écrit à l’origine par Hambone Willie Newbern sous le titre de Roll and Tumble Blues. Récemment, l’ex-Cream a encore revisité l’un de ses vieux maîtres en sortant un album dédié à la légende Robert Johnson. Touchant. Malgré tout, on préfèrera la démarche et le talent de feu Jeffrey Lee Pierce, le leader du Gun Club, qui réalise un rêve de gosse en 1992 avec son opus Ramblin Jeffrey Lee & Cypress Grove With Willie Love, exhumation d’obscurs joyaux comme Alabama Blues de Robert Wilkins ou Hardtime Killin’ Floor Blues de l’unique Skip James. Dans le cas du blues, le rôle patrimonial de la reprise prend tout son sens : le courant restant globalement très confidentiel, souvent absent des radios, des clips, des magasins et des médias en général, les artistes font vivre eux-mêmes cet ensemble de chansons toujours menacé d’extinction.

Le rock aussi connaît cet aspect de la reprise, mais le plus souvent il s’agit pour les groupes de s’inscrire dans une lignée, de marquer des repères identitaires liés à un courant. Même les punks, qui prétendent évincer les dinosaures du rock et du passé faire table rase, n’hésitent pas en réalité à revisiter la musique des ancêtres. Plus surprenant encore, en étudiant les reprises des punks, on constate combien divers sont leurs influences et leurs goûts. Patti Smith serait plutôt mods et rhythm’n’blues si l’on en croit les reprises de My Generation des Who et de Gloria des Them sur Horses. Toujours à New-York, les Dictators, l’un des premiers groupes punk, rêvent de pop californienne et pastichent les Beach Boys grâce à d’excellentes compos déjantées et punkoïdes. Mais sur leur premier album, Go Girl Crazy, la cover c’est I Got You Babe de Sonny & Cher, un classique de la hollywood pop philspectorienne. Mieux encore, les ’Tators dopent avec bonheur le Califonia Sun popularisé par les Rivieras en 1964, preuve qu’ils n’écoutaient pas que le MC5. Même éventail chez les punks anglais. Quelle ressemblance entre les Sex Pistols et le Clash ? Si les premiers débutent en reprenant les Small Faces, le No Fun des Stooges et le Johnny B Goode de Chuck Berry (alors que Rotten exècre les reprises et ne jure que par Captain Beefheart !), les seconds n’hésitent pas à lorgner vers une tripotée de styles : le blues, avec le traditionnel Junco Partner repris à la sauce reggae, le reggae justement, avec Pressure Drop des superbes Toots & The Maytals, et le rock’n’roll avec le mythique I Fought The Law (And The Law Won).

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Sur ce EP aux airs de détachant après lavage, le Clash reprend le mythique I Fought The Law.

Cette dernière chanson a été écrite à l’origine par Sonny Curtis, le guitariste des Crickets, avant d’être reprise par le Bobby Fuller Four en 1966, qui est la version que le Clash entend et choisit d’interpréter. À propos de cette cover, Sonny Curtis dira : « J’aime pas trop la reprise des Clash, mais j’avoue qu’avec les droits d’auteur j’ai pu faire agrandir ma maison ! » [1] Attitude pas très punk mais qui a le mérite de la franchise... Enfin, en 1979 les Damned sortent Machine Gun Etiquette et illustrent leur tournant punk/pop psychédélique grâce au single White Rabbit, une cover plutôt réussi du chef d’oeuvre psyché du Jefferson Airplane. Si l’on ajoute que Sid Vicious accepte de chanter My Way sous la pression de Malcom Mc Laren, le spectre des goûts punks s’avère finalement bien plus large et bigarré qu’on aurait pu l’imaginer !



[1Pour la petite histoire, un site a consacré une excellente page web à ce morceau et ses nombreuses reprises (dont une de Claude François !) : http://perso.orange.fr/city.lights/spiritinthenight/covers/foughtthelaw.html

[2Béatrice Ardisson passe l’essentiel de ses journées à chercher ces reprises pleines de contrastes ou qui marient les contraires pour réaliser la bande-son de Paris Dernière, fameuse émission de Paris Première longtemps présentée par Frédéric Taddei. Les compilations sont disponibles dans toutes les bonnes charcuteries

[3Il me faut rectifier par ailleurs un oubli concernant Nick Cave : l’Australien a réalisé un excellent album de reprises nommé Kicking Against The Pricks.

[4La bataille et l’atrôce chanson d’ABBA

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