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The Grey Album

The Grey Album

Danger Mouse

par Aurélien Noyer le 10 août 2009

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paru en 2004 (jamais officiellement distribué)

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DJ Zebra nous l’expliquait tantôt dans nos colonnes. Un bootleg, c’est « quand on mélange deux morceaux et qu’on les met à disposition sur Internet, c’est parfaitement illégal. Mais effectivement, maintenant, les gens pensent que bootleg désigne un mélange de deux morceaux. En fait non, ça désigne l’intention de mettre gratuitement à disposition sur Internet un mélange de deux compositions faites par d’autres artistes... »

Définition qui cadre parfaitement avec ce Grey Album, œuvre d’un jeune DJ américain exilé en Angleterre nommé Danger Mouse. Un jeune ingénu qui, en parallèle à sa carrière officielle, s’est dit que ça serait marrant de mélange la voix du Black Album du rappeur Jay-Z avec le White Album des quatre de Liverpool. Après tout, si Jay-Z a commercialisé une version a capella de son album, c’est bien qu’il doit être d’accord pour ce genre de choses. Et puis, les Beatles, c’est tellement incontournable. Il se met donc au travail, distribue ça à ses potes, pour les faire marrer. Sauf que, quand même, un mélange de Jay-Z et des Beatles, c’est pas le genre de truc qui reste inaperçu, surtout à l’époque d’Internet. Et rapidement, des copies du Grey Album, de ce bootleg, (Danger Mouse n’ayant aucune autorisation d’EMI pour utiliser la musique des Beatles, c’est bien d’un bootleg qu’il s’agit) se répandent sur la toile, jusqu’à générer un véritable évènement.

Les réactions fusent. Pas étonnant, avec un sujet aussi sensible que les Beatles. Du point de vue des fans de Jay-Z, pas de problème. Ce n’est pas la première fois que quelqu’un utilise les vocaux du Black Album pour un bootleg. Par contre, chez les beatlemaniaque, c’est une autre affaire. Si certains relativisent et affichent une certaine ouverture d’esprit, on recense aussi de féroces détracteurs du projet. Pensez donc !!! Les Fab Four découpés, mis en boucle pour servir d’arrière-plan au braillement d’un rappeur !!! Ca a de quoi vous donner des envies de meurtre, non ?

Non ? Vous ne le voyez pas de cette façon ? Tant mieux... Avouer que ça aurait été dommage de passer à côté d’un des projets les plus funs de ce début de siècle. D’autant qu’à côté de son concept sympatoche, le Grey Album est une vraie réussite musicale. Car au long de ces 12 pistes, qu’entend-on ? Une reconstruction totale des chansons des Beatles : parfois on ne garde que le riff (Helter Skelter), parfois même cette brique élémentaire de la chanson est découpé et réinventé (Happiness Is A Warm Gun, méconnaissable). Le tout dans le but de ne garder que l’essence rythmique et de faire en sorte que ce rythme colle avec les vocaux de Jay-Z. C’était toute la difficulté de l’entreprise. La voix d’un rappeur, son flow, c’est essentiellement du rythme pur. On peut y ajouter des modulations, des rimes, etc... Mais fondamentalement, le rythme est roi. Alors que chez les Beatles, c’est la mélodie qui prime. Danger Mouse a donc réussi à lier ces deux composantes, quitte à gommer quelque peu la mélodie par moment, mais sans jamais trahir l’esprit de la musique.

Que ce soit sur 99 Problems/Helter Skelter, Changes Clothes/Piggies/Dear Prudence ou What More Can I Say/While My Guitar Gently Weeps, la musique des Beatles est reconnaissable instantanément et pourtant on jugerait qu’elle a été enregistré uniquement pour Jay-Z. Évidemment, tous les titres ne sont pas de ce niveau et le Dirt Off Your Shoulder/Julia, par exemple, ne soutient pas la comparaison avec les pistes pré-citées. Pourtant, ces 12 morceaux forment réellement un album qui dépasse le cadre de la simple curiosité, du simple gimmick artistique. En comparaison, le Love sorti par George Martin en 2006 paraîtra bien fade. Peut-être plus fidèle au matériau d’origine, mais sans grande surprise. Certes la démarche n’est pas la même. Mais c’est tout de même ce qui m’a frappé à l’écoute de ce dernier. Bien qu’étant un mélange des Beatles avec du hip-hop, le Grey Album fait véritablement découvrir certains titres du White Album sous un jour nouveau (le riff de Helter Skelter n’avait jamais sonné aussi puissant).

Et son succès sur le Net sera tel que EMI ordonnera à Danger Mouse et à tous les sites web mettant l’album à disposition d’en cesser la diffusion. De toute façon, c’était déjà trop tard. Le Grey Album avait déjà attiré l’oreille de Damon Albarn, qui demandera au DJ de produire le second opus de Gorillaz (le producteur collaborera encore avec Albarn pour l’album The Good, The Bad & The Queen). Ce qui lui permettra de produire le très attendu quatrième album de Sparklehorse, Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain. En parallèle, Cee-Lo, à qui Danger Mouse avait refilé une cassette démo d’instrumentaux quelques années plus tôt, le recontactera pour mettre en place un nouveau projet. Ca s’appelera Gnarls Barkley et leur titre Crazy squattera les oreilles et les ondes pendant une bonne partie de l’année 2006. Pas mal pour ce qui n’était qu’un exercice de style destiné à faire marrer ses potes, non ?

Quant au Grey Album, malgré les efforts d’EMI, il est tout disponible ici et là sur Internet. Et pour ceux qui seraient curieux de l’écouter, mais qui auraient quelques scrupules, je me contenterai de citer John Lennon lui-même : « La musique appartient à tout le monde. Il n’y a que les labels qui croient qu’elle peut n’appartenir qu’à une seule personne. »



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Tracklisting :
 
1. Public Service Announcement (2’46")
2. What More Can I Say (4’25")
3. Encore (2’40")
4. December 4th (3’35")
5. 99 Problems (4’08")
6. Dirt Off Your Shoulder (3’59")
7. Moment Of Clarity (4’00")
8. Change Clothes (4’05")
9. Allure (4’06")
10. Justify My Thug (4’13")
11. Interlude (2’01")
12. My 1st Song (4’45")

Durée totale : 44’43