Concerts
The John Butler Trio

Paris (L’Olympia)

The John Butler Trio

Le 10 octobre 2007

par Emmanuel Chirache le 23 octobre 2007

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Atterrante péripétie de la dernière campagne présidentielle, Arnaud Montebourg déclara un jour que le « pire de défaut de Ségolène Royal » était « son compagnon ». Un bon mot élégant comme nous les aimons, c’est pourquoi nous nous permettons d’emprunter une partie de la formule pour l’adapter. Quel est le pire défaut d’un groupe de rock ? Réponse : ses fans, évidemment ! Le fan est sans doute la chose la plus regrettable qui soit arrivé au rock. Attention, je parle du « vrai » fan, comme dans « fanatique », celui dont la vie bat au rythme des pulsations du groupe, celui qui appelle chaque musicien par son prénom, celui qui pendant un concert pense que telle chanson a été jouée pour lui, parce qu’il l’avait réclamée sur le site web, celui qui s’extasie à la manière d’un Raëlien sur chaque note de son idole comme s’il n’avait jamais entendu de musique auparavant, celui qui préfère entendre une bouse de son groupe plutôt qu’un chef d’œuvre d’un autre groupe, celui qui glorifie son idole au point de piétiner dans la joie son sens critique, celui dont la naïveté est telle qu’il croit que son artiste préféré se sent vraiment concerné par le réchauffement climatique, la faim dans le monde, ou la menace fasciste. Un parfait sectaire en définitive. Car s’il y a un truc que le fan ne supporte pas, c’est la contradiction.

J’en veux pour preuve les discussions glanées sur le forum français du John Butler Trio, dans le topic dédié aux concerts de l’Olympia. Au milieu de messages élogieux et béats du type « je voudrais dire à quel point ce concert était sublimissisme de chez grandiose de la mort qui tue dans le ciel !!!!!!!!! » (sic), un internaute eut le malheur de formuler quelques critiques (dont certaines furent censurées par le modérateur !), non pas à l’égard du spectacle, mais à l’encontre du public et d’une poignée de chansons. Les réactions ne se firent pas attendre, un modèle de tolérance et d’intelligence. Exemple : « Tu dois avoir des problèmes d’audition, ou alors t’es très bète/bizarre... NE redis JAMAIS autant de trucs faux et négatifs ici, sur JOHN BUTLER TRIO en particulier. T’es fou toi, c’pas possible. T’avais pris quelque chose d’illicite pour le concert ou quoi ? » Voici donc le formidable esprit d’ouverture du fan, d’autant plus navrant que vient s’ajouter à la bêtise une évidente hypocrisie. En effet la devise de John Butler, répétée à longueur de concerts, n’est autre que « Peace, Love, Unity, Respect », un verbiage de hippie sur le retour sympathique mais d’une candeur un peu embarrassante. Quoi qu’il en soit, certains fans y trouvent une raison de plus de se prosterner devant le chanteur, et de redoubler d’enfantillages : « C’est vrai qu’avec un John Butler comme président ce serait le rêve... » « Bah non, ça serait nul, car il serait trop pris par son boulot, et ne pourrait donc plus nous faire rêver avec sa musique. » Il paraît que le royaume des cieux est promis aux pauvres d’esprit, espérons-le sincèrement.

Ceci pour mieux vous faire comprendre quelle fut l’ambiance le 10 octobre dernier à l’Olympia. D’une part, un public de fans transis et passablement défoncés qui « tripe » avec autant d’enthousiasme qu’une larve anémique, d’autre part un public hétéroclite de curieux, qui va du VRP en costard tout juste sorti du bureau à l’amateur de radios FM qui ne connaît que les singles, en passant par le couple qui s’est rencontré sur Meetic deux jours plus tôt (ils se sont sans doute parlé parce que dans leur profil respectif se trouvait la mention « kiffe JBT ») et se bécote sous votre nez pendant l’ensemble du concert. Coincés dans cette mélasse, des aficionados tentent de lutter. Pour les reconnaître, rien de plus facile : ils applaudissent, crient, chantent, s’excitent quand démarre Somethings Gotta Give et savent faire la distinction entre « il a mis sa guitare sur ses genoux » et du lap slide. Vous me direz que je ne suis pas plus tolérant que les fans dont je parle et vous n’aurez pas complètement raison. En fait, je suis surtout déçu par la mollesse d’un public qui ne semble pas réaliser la chance qu’il a. Certes, chacun vit son concert comme il l’entend, mais on est en droit de regretter cette façon très « bourgeoise » [1] de profiter du spectacle. Et mon meilleur concert de John Butler Trio restera donc le premier, celui d’avril 2005 au Bataclan, lorsque le groupe avait ouvert pour Jude et Tété, livrant une prestation qui avait rendu futiles et anecdotiques les têtes d’affiche, médusant une assistance qui ne s’attendait pas à cela. Car John Butler Trio en concert, c’est un spectacle qu’il s’agit d’apprécier à sa juste valeur.

John Butler Trio, qu’est-ce que c’est ? Un tour de force. Un mélange de blues, de rock, de reggae et même de rap (pour le phrasé) relativement inédit et d’une efficacité imparable. Au centre de ce patchwork musical, il y a surtout un jeu de guitare au groove unique, celui de John Butler, qui réussit en toute simplicité à transformer ses racines blues et reggae en un style nouveau, inimitable, sautillant. Cela faisait belle lurette qu’on n’avait pas entendu une slide guitar aussi inventive. Depuis le Fight For Your Mind de Ben Harper, sans doute. Une musique chaleureuse et enjouée, habitée par la passion de trois musiciens hors pairs. Ce n’est pas un hasard si le groupe a choisi d’introduire son show avec le magnifique Feeling Good de Nina Simone. « C’est une nouvelle aube, un nouveau jour, une nouvelle vie pour moi, et je me sens bien », voici en substance le message que transmet la musique du John Butler Trio, une parole plus simple, mais finalement plus profonde, que les discours convenus de paix et d’amour qui rythment les performances du groupe. Au moins appréciera-t-on le fait que John Butler PARLE avec son public, contrairement à la grande majorité des groupes de rock, ce qui témoigne d’un véritable plaisir à jouer sur scène. Deux heures et demie intenses de concert confirmeront cette intuition.

Petite déception toutefois, le set débute par l’un des morceaux les plus faibles du Trio, soit ce Used To Get High parfaitement insipide. Heureusement, l’excellent Company Sin et sa contrebasse délectable viennent tout de suite nous rassurer, avant que le remuant Somethings Gotta Give ne remette définitivement les pendules à l’heure. La rythmique et le chant s’approchent fortement de ceux de Zebra, comme s’il s’agissait d’une variation sur un thème imposé, pour un résultat tout aussi concluant. Un sommet de l’art butlerien que nous ne quitterons pas lors des deux chansons suivantes : tout d’abord Daniella, son harmonica rafraîchissant, son débit saccadé et son monstrueux solo de guitare comme on n’en fait plus, bref l’une des réussites du mitigé Grand National. Ensuite Pickapart, un blues miraculeux de modernité, puissant, syncopé, brut, qui ravit habituellement le public. Pourtant, c’est en vain que l’on jette des coups d’œil alentour dans l’espoir de trouver un signe de contentement chez ses voisins. Olympia, morne plaine.

Le groupe enchaîne alors avec le très réussi Gov Did Nothing, qui ne trouve pas plus d’écho dans la salle malgré l’incroyable forme des musiciens, et ce n’est pas la faible ballade Caroline qui va l’encourager à se bouger, au contraire, elle plomberait plutôt une ambiance pas franchement à la hauteur du concert. Après quoi Valley, l’un des rares titres rescapés des débuts de John Butler, puis Losing You se laissent écouter. Mais rien de comparable au majestueux Ocean, ici légèrement modifié par rapport à la version originale, un instrumental durant lequel John Butler tire de sa guitare des émotions rares pour monter en puissance tout au long d’une dizaine de minutes ahurissantes. Le reste du groupe revient ensuite pour entamer Treat Yo Mama, probablement l’une des toutes meilleures chansons du groupe, un blues à lap slide fracassant sur lequel le chanteur semble quasiment rapper. L’atmosphère se réchauffe et John Butler en profite pour ramener son beauf sur scène le temps de Groovin’ Slowly, un reggae pas très inspiré, monotone et banal, sorte de sous-Bob Marley sans imagination. Seule la présence de Nicky Bomba (le beauf en question) à la guitare lead empêche le spectateur de sombrer dans une léthargie pour une fois légitime.

Il suffira finalement d’une seule chanson pour enfin réveiller l’assistance, dont un bon tiers avait dû prendre ses billets uniquement pour l’entendre. Je veux parler du tube Zebra, morceau génial il est vrai, que tout le monde reprit en chœur lors du refrain, ce fameux « pa-pa pa-da-da, pa-da pa-da... pa-pa pa-da-da, pa-da pa-da pa-da » (et là ça devient ésotérique pour ceux qui ne connaissent pas). Moins flamboyant, le morceau Good Excuse est une bonne excuse pour entendre en solo le très bon contre-bassiste Shannon Birchall, ainsi que l’attachant et colossal batteur Michael Barker. Ce dernier parvient même à nous convaincre qu’un solo de batterie peut s’écouter avec plaisir, ce qui est loin d’être une évidence. Ce n’est pas son seul mérite, puisque Michael Barker va beaucoup contribuer à mettre de l’animation en poussant le public à participer à son numéro. Enfin des réactions ! Il était temps, après deux heures d’une performance de haute volée.

Pour terminer, le rappel mit en valeur Peaches & Cream, une belle chanson que John Butler a écrit pour sa fille et qu’une partie de la salle entonnera, hélas peu suivie. On regrettera peut-être aussi l’apparition en guest sur ce morceau de la première partie, la guitariste soporifique Kaki King, qui prouve à quel point il ne suffit pas de savoir gratter des cordes sur un morceau de bois avec talent pour composer de la musique ou même l’interpréter avec de la vie. Le single Better Than a quant à lui certainement ravi les auditeurs de Europe 2 passés là parce qu’ils avaient vu de la lumière. Enfin, contrairement à ce que son nom indique, le fantastique Funky Tonight ne nous emmène pas au pays du funk, mais nous rappelle combien John Butler s’est inspiré des blues jams et de la country swing dans son art, pour aboutir à cette relecture survoltée et hypnotique du genre. On ne pouvait rêver mieux pour clore ce concert. Une fois les artistes éclipsés, les lumières rallumées et le hall envahi, monta soudain une clameur, un chant spontané, celui de Zebra que chacun reprit bientôt à tue-tête. C’était donc cela. De la timidité. Sans le groupe, la salle aurait chanté.



[1Dans La Distinction, Pierre Bourdieu fait la différence entre une attitude populaire et une attitude bourgeoise face à un spectacle. La première est spontanée, bruyante, participative, la seconde est affectée, calme, distanciée.

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Setlist :
 
Intro
Used To Get High
Company Sin
Somethings Gotta Give
Daniella
Pickapart
Gov Did Nothing
Caroline
Valley
Losing You
Ocean
Treat Yo Mama
Groovin’ Slowly (avec Nicky Bomba)
Zebra
Good Excuse
 
Peaches & Cream (avec Kaki King)
Better Than
Funky Tonight