Portraits
These Charming Smiths

These Charming Smiths

par Aurélien Noyer le 25 mai 2010

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Le 24 novembre 1983, quatre jeunes gens font leur première apparition à la très prestigieuse émission de la BBC, Top Of The Pop pour interpréter leur second single This Charming Man qui vient de rentrer dans le Top 30. En quelques mois, ils ont reçu le soutien du très influent John Peel, la presse les encense et ils commencent à recevoir une attention de plus en plus assidue de la part du public. Une ascension aussi fulgurante a dû en étonner plus d’un, tant le groupe se détache des productions de l’époque (Duran Duran et les « Nouveaux Romantiques »). Mais une chose est sûre, leur chanteur, Steven Patrick Morrissey (alias Morrissey), n’en fait pas partie. Et pour cause, ça fait bien longtemps qu’il avait tout prévu !!!

 Looking For A Smith

Pourtant, rien n’était gagné d’avance. Né le 22 mai 1959, le jeune Morrissey se révèle très tôt être un enfant introverti, préférant sa propre compagnie à celle des autres, s’adonnant à l’admiration de ceux qui vont rapidement devenir ses idôles : Oscar Wilde, James Dean, Shelagh Delaney [1] et puis rapidement les New York Dolls, David Bowie ou les Sparks. Passant toute son adolescence comme un reclus volontaire, il ne vit que par l’écriture : il devient président du fan-club anglais des New York Dolls, dont il écrira d’ailleurs la toute première biographie. Il ne manque pas non plus d’envoyer régulièrement de longues et enflammées missives au NME. Mais surtout il s’imagine dans la peau de ces rock-stars qu’il admire tant... avec certaines réserves toutefois. Car la trinité sex, drug & rock’n’roll, très peu pour lui. Le rock’n’roll suffisant largement, il lui faudrait un groupe avec un concept évitant totalement les habituels clichés macho et défoncés des rock-stars. Une sorte de groupe composé par des Monsieur Tout-Le-Monde, des Mister Smith, mais tout de même un côté glam, histoire de ne pas passer totalement inaperçu... et aussi des références. Littéraires, cinématographiques, culturelles, Morrissey s’est trop imprégné des oeuvres de Wilde pour résister au plaisir de parler de lui-même à travers ses sources d’inspiration.

Au niveau du son, il sait également ce qu’il veut : « Un groupe qui sonnait assez dur, avec des mots sensibles. Des guitares dures, une batterie dure, une basse très dure » [2]. Pour ce qui est des « mots sensibles », pas de problème. Noircissant depuis longtemps des carnets de poèmes, de nouvelles, d’articles, il sait qu’il a en lui de quoi fournir de la matière à de nombreuses chansons. L’étape suivante étant donc de trouver le groupe adéquat... En attendant, il s’échauffe en remplaçant le front-man du groupe punk mancunien, The Nosebleeds, avant que le groupe ne se sépare. Il fera également un court passage chez Slaughter & The Dogs en tant que chanteur, enregistrant même quatre chansons avec le groupe. Mais aucune de ces formations ne lui convient. Il reste donc chez lui, à attendre...

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Morrissey, ses glaïeuls et Johnny Marr

... à attendre qu’un jour, un certain Johnny Marr (John Maher de son vrai nom, mais celui-ci étai déjà pris par le batteur des Buzzcocks) vienne frapper à sa porte. Guitariste émérite de 18 ans, ce dernier cherchait à former un groupe, mais ne parvenait pas à trouver un chanteur qui soit capable d’écrire autre chose que d’insipides ritournelles sans imagination. C’est donc naturellement que Billy Fury, partenaire de Morrissey chez les Nosebleeds et futur guitariste de The Cult, lui conseilla d’aller voir son ancien chanteur qui avait repris ses habitudes de reclus. Enthousiasmé par les ambitions de Johnny Marr, Morrissey lui proposa alors trois noms de groupe : Smithdom, Smiths Family et The Smiths. Une fois que Johhny eût fait son choix, les Smiths étaient nés. Il ne leur restait plus qu’à écrire les chansons et accessoirement trouver un bassiste et un batteur pour compléter le groupe. Rapidement, ils choisissent Mike Joyce pour tenir les baguettes et Dale Hibbert la basse. Mais ce dernier ne resta avec les Smiths que le temps de deux concerts et quelques démos, laissant la place à un ami de Johnny Marr, Andy Rourke. Le groupe était prêt, Morrissey allait pouvoir mettre son plan à execution sans plus tarder.

 Oh ! You Pretty Smiths

Le groupe donne son premier concert le 4 octobre 1982 et signe au bout de 6 mois un contrat avec le label indépendant Rough Trade. Le temps d’enregistrer un premier single Hand In Glove et voilà que les Smiths accrochent l’oreille de John Peel [3] qui ne se priva pas de faire tourner le single durant son émission sur la BBC. Mais malgré ce soutien prestigieux, la chanson ne parvint pas à entrer dans les charts. Il faut dire qu’en cette année 1983, les Smiths faisaient office de curiosités. Coincés entre la pop synthétique de Soft Cell ou Orchestral Manoeuvres In The Dark, les « Nouveaux Romantiques » et le heavy metal d’Iron Maiden, ils proposaient une authentique chanson rock avec une rythmique sèche et les arpèges acérés de Johnny Marr, la voix un peu précieuse de Morrissey venant déclamer des mélodies pleines d’orgueil et de morgue clamant « Yes, we may be hidden by rags/But we’ve something they’ll never have ». Une morgue qu’ils ne se contentent pas de mettre en paroles puisque, malgré l’échec du single, ils refusent d’assurer la première partie de la gigantesque tournée de Police, Morrissey se contentant de lâcher un laconique « Nous sommes déjà beaucoup plus importants que The Police ». Et puis, cette pochette... un homme nu vu de dos. Trop équivoque pour séduire un public déconcerté par cet étrange groupe.

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De gauche à droite : Mike Joyce (batterie), Morrissey (chant et fleurs), Andy Rourke (basse) et Johnny Marr (guitare et Ray-Ban)

Car c’est peu dire que les Smiths étaient étrange. Trois musiciens sans aucun look particulier, total casual et un chanteur fan d’Oscar Wilde qui n’hésite pas à arborer des glaïeuls glissés dans ses poches et même parfois à les jeter sur le public. Il va bientôt arborer un sonotone pour rendre hommage à un fan des Smiths mal-entendant... Un style particulier mais qui semble petit à petit conquérir le cœur de jeunes anglais de plus en plus nombreux, puisque leur deuxième single, This Charming Man va se hisser à la 25ème place, ce qui donne le droit aux quatre Smiths de passer à Top Of The Pops pour la première fois. Et toute l’Angleterre de découvrir le groupe et ses chansons pour le moins ambigües. Dès This Charming Man, Morrissey n’hésite pas à jouer de sa maîtrise de la langue et créé une ambigüité sexuelle totalement cohérente avec l’esthétique du groupe, la photo de Jean Marais tirée du Orphée de Jean Cocteau sur la pochette du disque participant grandement à cette ambiance. D’ailleurs, cette excentricité graphique se retrouvera sur quasiment toutes les pochettes (albums, singles, compiles) du groupe, ces derniers étant des photos monochromes des idoles de Morrissey. Ainsi, on trouve la romancière Shelagh Delaney sur les pochettes de la compile Louder Than Bombs et du single Girlfriend In A Coma. Terence Stamp fait une apparition sur What Difference Does It Makes ? au travers d’une photo tirée du film The Collector. Quant au chanteur anglais Billy Fury, il illustrera Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me.

En peu de temps, The Smiths devient alors un groupe énorme, acclamés par la critique et suivis par des milliers de fans assidus qui se retrouvent dans les chansons et les déclarations surprenantes de Morrissey qui déclare, par exemple, ne pas du tout s’intéresser au sexe, raconte sa adolescence passée en quasi-ermite (« Vers huit ans, je suis devenu très solitaire - nous avions eu beaucoup de problème familiaux à ce moment-là - et l’isolement a eu de fortes répercussions sur ma vie. J’ai eu une fausse jeunesse et une fausse existence d’adolescent. Mis à part qu’on ne peut pas vraiment appeler ça une existence. C’était plus une sorte de survie, m’évadant dans des films ou des livres jusqu’à ce que les Smiths arrivent et me permettre de vivre à nouveau ! » [4]). Il est temps pour le groupe d’entrer en studio pour l’enregistrement de leur premier album. Ils bénéficient dans un premier temps de l’aide de l’ex-guitariste de Teardrop Explodes, Troy Tate. Mais Rough Trade, peu satisfait du résultat, leur demande de recommencer avec le producteur John Porter à la rescousse. Malheureusement, si les sessions aboutissent à la sortie d’un album éponyme le 20 février 1984, cette fois, ce sont les Smiths qui ne sont pas satisfait du résultat. Ils reprochent au producteur d’avoir trop mis en avant la batterie par rapport à la guitare de Johnny Marr dont les arpèges se trouvent alors bien faiblardes. D’après eux, l’album n’est pas assez représentatif du véritable son du groupe. Bien sûr, ceci n’empêche pas l’album d’atteindre la deuxième place des charts. Et malgré ce succès, Morrissey et Marr insistent pour sortir quelques mois plus tard une compilation de chansons enregistrées à l’occasion de diverses émissions radio, d’où ce Hatful Of Hollow que Morrissey considère encore comme le « premier véritable album des Smiths ». Mais contrairement à pas mal de groupes, lorsque les Smiths décident de sortir Hatful Of Hollow, ce n’est pas seulement pour satisfaire un puéril caprice artistique ou pour tondre la laine sur le dos de leurs nouveaux fans. Car ce disque compte de nombreux morceaux inédits et autres faces B comme William, It Was Really Nothing, Handsome Devil ou encore How Soon Is Now ? que l’on retrouvera sur certaines versions de leur deuxième album. Ceci plus la possibilité d’entendre les Smiths dans les conditions quasi-live de la radio permettra donc à l’album d’atteindre la 7e place des charts.



[1Dramaturge et scénariste britannique, elle fut révélée par sa pièce A Taste Of Honey.

[2Interview parue dans Les Inrockuptibles en septembre 1987

[3Célèbre DJ de la BBC qui révéla des groupes aussi variés que Pulp, The Jesus And Mary Chain, The Undertones, The Fall et bien d’autres

[4Interview parue dans Sounds en novembre 1983.

[5Interview parue dans Les Inrockuptibles en septembre 1987

[6Grâce à la version de Love Spit One (très proche de l’originale) qui illustra le générique de la série télé Charmed

[7Supergroupe formé par Gob Geldof dans le but de lever des fonds pour combattre la famine en Ethiopie et responsable de l’atroce single Do They Know It’s Christmas ?

[8Voir à ce propos l’article

[9Au cours du procès opposant Mike Joyce et Morrissey en 1996, ce dernier aurait décrit le batteur et le bassiste des Smiths comme « De simples musiciens de session, aussi facilement remplaçables que les pièces détachées d’une tondeuse à gazon »

[10Interview parue dans Record Collector en décembre 1992

[11Interview parue dans Les Inrockuptibles en septembre 1987.

[12Sources :

MAGAZINES

  • les Inrock 2 (hors-série sur Morrissey & The Smiths)

SITES WEB

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