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The Queen Is Dead

The Queen Is Dead

The Smiths

par Aurélien Noyer le 2 septembre 2009

paru le 16 juin 1986 (Rough Trade)

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Au cœur des années 80, le groupe-phare de l’indie anglaise signe son chef-d’oeuvre en forme d’affront à la monarchie : depuis les Sex Pistols et leur God Save The Queen, la donne a bien changé. Le punk est mort d’étouffement, coincé entre le hardcore porté par les soi-disant « puristes » et la new-wave issue des éléments les plus « innovants » du mouvement. Aussi, The Queen Is Dead n’a pas grand chose de punk malgré son titre, mais il reste un disque de jeunes gens en colère, des angry young men tout comme ces écrivains et dramaturges des années 50 que Morrissey, le chanteur du groupe, affectionne tant.

Et The Queen Is Dead est définitivement un disque où le groupe règle ses comptes avec l’Angleterre. Même si, de façon très ironique, il commence par un extrait audio du film The L-Shaped Room où un groupe d’Anglais exilé en France souffre du mal du pays et chantent « Take Me Back To Dear Old Blighty ». Mais, cet extrait est très vite suivi par la batterie frénétique de Mike Joyce ouvrant la voie à The Queen Is Dead une des chansons les plus sarcastiques des Smiths où Morrissey raille sans scrupule la monarchie : « I said Charles, don’t you ever crave/To appear on the front of the Daily Mail/Dressed in your Mother’s bridal veil ? ». La musique est énergique, urgente et rock et si vous trouvez qu’elle contraste avec le côté un peu maniéré du chant, c’est que vous ne connaissez pas les Smiths. Car si ce mélange peut paraître surprenant, voire dans un premier temps déplacé (je vous rassure, il m’a fallu quelques écoutes pour m’y habituer), il n’en reste pas moins la marque de fabrique d’un grand groupe de rock toutes périodes confondues. Et avant même que vous vous y soyez accoutumés, le groupe enchaîne sur Frankly, Mr. Shankly, attaque en règle contre Geoff Travis, patron de leur label. Changeant subitement d’ambiance, la musique de Johnny Marr, guitariste et maître d’œuvre du groupe, n’hésite pas à se faire sautillante, dansante et presque funky grâce aux lignes de basses d’Andy Rourke.

Et pour vous prouver que les Smiths maîtrisent tous les registres, écoutez donc I Know It’s Over, vous comprendrez que les ressources du couple Morrissey/Johnny Marr en terme de ballades imparables. Mais si on se laisse aller à la facilité, à penser que les Smiths étaient un groupe menée par une fiotte maniérée répondant au nom de Morrissey, accompagné par les arpèges translucides d’un guitariste un peu mou, Bigmouth Strikes Again devrait vous rassurer : les Smiths sont un grand groupe de rock et la rythmique de ce morceau en est la preuve. Par contre, ne vous fiez pas aux notes de pochettes qui créditent une certaine Ann Coats en tant que chanteuse. Cette mystérieuse choriste n’est autre que Morrissey lui-même, sa voix ayant été accélérée et Ann Coats n’est qu’un jeu de mot sur Ancoats, un quartier de Manchester. Et comme on ne se refait pas, Morrissey ne peut s’empêcher de citer Keats, Yeats et surtout Wilde, son idôle de toujours dans la chanson Cemetary Gates, ses références littéraires étant compensées par les airs légers des autres musiciens. Car c’est tout là, le talent des Smiths : contre-balancer des sujets graves, presque dramatiques avec une musique légère, et réciproquement. D’une certaine façon, on peut voir ça comme de l’humour anglais mis en musique. Car, contrairement à l’image de reclus dépressifs et coupés du monde que peut avoir le groupe, les Smiths ne manquaient pas d’humour et des titres comme Vicar In A Tutu ou Some Girls Are Bigger Than Others sont là pour le rappeler.

Et malgré des ambiances variant de la mélancolie (Never Had No One Ever) à une musique carrément dansante (Frankly, Mr. Shankly) en passant par le simplement rock (Bigmouth Strikes Again), l’album sonne de façon très uniforme, une uniformité qui manquait à Meat Is Murder, leur précédent essai. Il en résulte alors un album possédant une qualité rare, il n’a pas à proprement parler de moments faibles car même les chansons les moins marquantes comme Never Had No One Ever bénéficient d’une qualité de production qui leur permet de ne pas déséquilibrer le disque. Et ce, malgré des chefs-d’oeuvres tels que There Is A Light That Never Goes Out qui navigue impérieusement aux confins de la ballade. Mais la voix de Morrissey évite les écueils trop faciles et évitent à la chanson de sombrer dans une mièvrerie stérile pour, au contraire, flotter sur une mélancolie présente mais jamais désespérée.

Finalement, cette capacité à éviter la facilité, ce refus de faire ce qu’on attend d’eux, cette rage contenue et exprimée au travers de leurs chansons, les Smiths l’ont parfaitement synthétisé grâce à la pochette du disque, cette photo d’Alain Delon, tirée du film L’Insoumis [1]. Et si l’album apparait régulièrement dans les classements des « meilleurs albums rock de tous les temps », c’est parce qu’il symbolise bien ce que pourrait être le rock, une fois sorti des carcans clichés du sex, drugs & rock’n’roll : une idée totalement à part de l’existence, une musique qui accompagnerait cette philosophie, une musique ayant pour devise feeling, books & rock’n’roll...



[1Voir à ce propos l’article de Kris sur le sujet

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Tracklisting :
 
1. The Queen Is Dead (6’25")
2. Frankly, Mr. Shankly (2’19")
3. I Know It’s Over (5’50")
4. Never Had No One Ever (3’37")
5. Cemetary Gates (2’41")
6. Bigmouth Strikes Again (3’15")
7. The Boy With The Thorn In His Side (3’17")
8. Vicar In A Tutu (2’22")
9. There Is A Light That Never Goes Out (4’03")
10. Some Girls Are Bigger Than Others (3’16")
 
Durée totale : 37’05"