Chansons, textes
When The Music's Over

When The Music’s Over

The Doors

par Aurélien Noyer le 6 mai 2008

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Avec leur premier album, les Doors s’imposaient en 1967 comme un des groupes phares de la musique des années 60 : deux tubes instantanées (Break On Through (To The Other Side) et Light My Fire) et un titre épique, le bien nommé The End, 11’45" durant lesquels un Morrison en transe réglait ses comptes avec des géniteurs qu’il rejette. Aussi, au moment d’enregistrer leur deuxième opus, il est inenvisageable de ne pas y intégrer un final aussi grandiose que cette chanson dont la portée et la violence a fait beaucoup pour la popularité du groupe. The Doors avait son The End, Strange Days aura donc son When The Music’s Over, un titre dont la ressemblance avec The End lui vaudra une réputation similaire.

Pourtant, si on prend la peine de s’y attarder, apparaît la désagréable impression d’une profonde opposition de ses deux chansons. Cet antagonisme n’est pas tellement musical, puisqu’on retrouve dans les deux ces ambiances cool typiquement west-coast entrecoupés de crescendos rugissants. Mais, bien que proches au premier regard, les paroles partent pourtant dans deux directions opposées.

Là où The End, à travers des licences poétiques et des périphrases, évoquaient le cheminement personnel de quelqu’un qui quitte violemment le foyer familial pour se lancer à l’aventure, When The Music’s Over apparaît vite comme un syncrétisme de quelques mythes hippie alors en vogue. On y retrouve cet attrait pour les cultures primitives et les rites chamaniques avec un Music is your only friend/Dance on fire as it intends, recoupant l’obsession de Morrison pour les chamans. Les revendications écologiques sont évidemment au travers des célèbres vers suivants :

I hear a very gentle sound, very near yet very far
Very soft, yeah, very clear, come today, come today
What have they done to the earth ?
What have they done to our fair sister ?
Ravaged and plundered and ripped her and bit her
Stuck her with knives in the side of the dawn
And tied her with fences and dragged her down
I hear a very gentle sound
With your ear down to the ground
We want the world and we want it... x2
Now, now ? , now !

Autre concept hippie, l’hybride « Sauveur hors-la-loi » occupe une part importante de la chanson. Morrison entremêle sur plusieurs vers références au Christ et vocabulaire du condamné.

Cancel my subscription to the resurrection
Send my credentials to the house of detention
I got some friends inside
The face in the mirror wont stop
The girl in the window wont drop
A feast of friends, alive ! she cried
Waitin’ for me, outside !

Les échos bibliques des vers Cancel my subscription to the resurrection et A feast of friends, alive ! she cried sonnent comme d’évidentes allusions à la fin du Christ : la résurrection et le « repas d’amis » de la Cène. Un peu plus loin, on trouve même le vers Save us ! Jesus ! Save Us ! Quant aux Send my credentials to the house of detention [1] et Waitin’ for me, outside !, ils ne souffrent aucune équivoque.

Cette figure du Christ criminel, du Rédempteur condamné est d’autant plus présente au milieu de l’année 1967, au moment où les autorités commencent à utiliser un arsenal répressif à l’encontre de hippies qui se voient eux-mêmes comme des êtres innocents que l’on persécute à cause de leur mode de vie. Autant dire que le parallèle avec les premiers chrétiens est facile. En outre, le milieu de l’année 1967 est marqué par le procès retentissant de Mick Jagger et Keith Richards. Ce procès poussera le fort respectable journal The Times à titrer la célèbre phrase WHO BREAKS A BUTTERFLY ON A WHEEL ?. Cette une, publiée le 1er juillet 1967, soit en plein milieu de l’enregistrement de Strange Days, symbolise bien une certaine perception de l’hédonisme de la jeune génération, décrite comme inoffensive et persécutée lors d’un procès où les deux Stones ne sont que des boucs émissaires.

Le problème qui se pose alors, c’est justement cette vision naïve, ce regroupement de concepts simplistes. lorsque The End semblaient être le reflet poétique d’une expérience personnelle, When The Music’s Over ressemble à un amas de slogans irréfléchis. Alors que les biographes de Morrison s’accordent régulièrement à dire qu’il était un individu d’une intelligence et d’une culture rares (du moins lorsqu’il était sobre), comment a-t-il écrit une chanson au racolage aussi éhonté ?

On peut penser évidemment qu’il n’était peut-être pas si fin que ça et qu’il croyait réellement à cette philosophie simpliste, et cette hypothèse, au vu de la tendance des biographies qui lui sont consacrées à tourner à l’hagiographie, n’est pas à exclure. Pourtant, il est difficile de trouver cohérentes de telles idées avec l’attitude de Morrison sur scène et avec la fin de sa vie. Loin des groupes de San Francisco en communion avec leur public, Morrison bouscule la foule, l’insulte dans le but, semble-t-il, de la faire réagir. Sur le Absolutely Live, au cours de When The Music’s Over, alors que le public attend impatiemment le We wand the world and we want it, Morrison les gratifie d’un Shut Up tonitruant avant de se moquer ouvertement d’eux (this ain’t any way to behave at a rock’n’roll concert), les menace de les faire poireauter encore une demi-heure (You don’t want to hear that for the next half hour), joue avec eux pendant presque deux minutes avant de les satisfaire. En outre, il rejettera publiquement ces oripeaux de star de la génération hippie moins de deux ans après l’enregistrement de la chanson. Ses tentatives de se redéfinir en tant qu’écrivain et poète le pousseront à s’éloigner des Doors jusqu’au moment où il s’exilera à Paris.

Aussi, si l’on pense que Morrison était conscient du caractère basique et racoleur de sa chanson, il faut accepter qu’il l’ait écrite sous l’influence d’un opportunisme un peu facile, chose qu’il réitérera avec l’encore plus démagogique Five To One, grande apologie de la rébellion contre l’ordre vieillissant à grands coups de couplets bas-du-front :

The old get old
And the young get stronger
May take a week
And it may take longer
They got the guns
But we got the numbers

Bien entendu, l’auteur de ses lignes n’ayant pas connu cette époque, je suis conscient qu’une telle vision des idées hippies correspond à un recul dû en grande partie aux décennies écoulées depuis. Il est donc difficile de faire la part de croyance sincère, d’adoption d’idées à la mode et de simple Zeitgeist au sein de cette génération en général et dans l’esprit de Morrison en particulier. A chacun alors de se faire une idée sur la question...



[1Envoie mes références à la maison de détention

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When The Music’s Over est disponible sur l’album Strange Days, paru le 25 septembre 1967 (Elektra), et en version live sur l’album Absolutely Live, paru en juillet 1970 (Elektra).