Sur nos étagères
White Chalk

White Chalk

PJ Harvey

par Sylvain Golvet le 8 mars 2011

4,5

paru le 24 septembre 2007 (Island)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Certes Polly Jean aime changer de peau à chaque album. Certes elle n’aime rien tant que dérouter son auditoire par une alternance d’ambiances électriques et de caresses acoustiques. Mais on n’était pas préparé à ce bouleversement radical. Soit la transformation d’une femme pleine d’énergie, de passions et de désirs en une sorte de bloc de retenue frêle et triste. On ne spéculera pas sur d’éventuels événements personnels pouvant bouleverser l’univers musical d’une artiste. D’autant que PJ n’a jamais cessé de revendiquer la part d’imagination dans ses textes, répétant ici ou là que son désir était de malmener son auditoire. Néanmoins on voit mal ses fans se détourner du folk dépouillé de l’album et l’on ne peut que partager la mélancolie qui se dégage de ce White Chalk, où sobriété et dénuement font mouche.

Le précédent Uh Huh Her souffrait de son côté best-of , comme un résumé de 10 années de carrière mais à côté de la plaque (moins de violence, moins de sentiments). Mais il semble avoir agi sur la belle comme un électrochoc ou l’a juste vidé de toute envie d’action. Le mini-short laisse alors place à la robe victorienne, le rouge à lèvres à un teint de craie. PJ Harvey laisse également de côté sa guitare, instrument bien trop frondeur, pour tapoter pour la première fois les touches d’un piano droit ou pour gratter les cordes d’un zither, objet entre la harpe et la guitare et curieusement proche de la machine à tisser. Son approche de débutante sur de tels instruments rend d’ailleurs son jeu plus raide. Ce qui convient parfaitement à l’ambiance générale.

Malgré tout, on ne navigue pas en terrain si inconnu. Avec John Parish et Flood, les deux compères à la production, on retrouve un peu de To Bring You My Love ou de Is This Desire ? dans ses morceaux les plus ouvertement triste. The Mountain n’est pas si éloigné de The Dancer et l’on pouvait déjà remarquer un début de dépouillement dans le You Come Through du précédent disque. Et si l’on tend assez l’oreille, on entendra l’habituel banjo de John Parish se loger au fond de la pièce. PJ n’est pas non plus exempte d’influences extérieures, ainsi Broken Harp fait beaucoup penser à Björk, notamment son dernier album et ses cuivres discret. On se retrouve alors avec un disque calme, mais pas reposé, où les sentiments passent par des voix qui se dédoublent, une batterie discrète ou des volutes de harpe. Le tout serait sûrement bien plus expansif si la force n’avait pas quitté son interprête.

Et finalement comment peut-on croire que ces chansons sont imaginaires quand elles sont traitées de manière si profonde, avec un fond en diapason avec la forme. On peut même tenter une interprétation, bien qu’arbitraire malgré les indices semés : ce disque parle du désir, de la difficulté et de l’échec de mettre au monde. On sait PJ Harvey préoccupé par ce thème de la filiation (la peuve) mais cela devient ici le point central via diverses étapes. De la difficulté de trouver le bon partenaire (The Devil) jusqu’à faire corps avec le désespoir (Dear Darkness), puis s’acharner coûte que coûte à faire naître un semblant de vie (Grow Grow Grow : « I planted a seed underneath the oak tree / I trod it in / With my boots I trampled it down / Grow / Grow / Grow » ) cette femme (PJ ou une autre) ne récoltera que la mort via l’avortement (When Under Ether). On comprend alors que toute envie ou énergie ait quitté ce corps, le tout résumé dans le morceau White Chalk : le corps n’est plus que de la craie blanche s’effritant au contact du vent telles les côtes rocailleuses de son Dorset natal. Puis une fois être passé par le silence et la recherche du réconfort familial (To Talk To You) cette PJ Harvey-ci fait ses adieux (« Farewell my friends » Before Departure) et il est l’heure pour elle de s’enfoncer dans les profondeurs de la montagne, d’où résonne des voix d’outre-tombe et, dans ce lieu d’introspection, elle lâche enfin des cris libérateurs.

Hautement essentiel car sûrement très cathartique, White Chalk plonge corps et biens dans ce que son auteur a fait de plus triste dans sa carrière. Mais si ce disque d’introspection fait réellement effet et si le mouvement de balancier de sa carrière s’amplifie comme cela, gageons que le prochain album sera d’une violence rock-n’-rollesque sans pareil chez elle (mais peut-on l’être plus que Rid Of Me ?) et que ce magnifique repos sera le tremplin d’une deuxième carrière au moins aussi riche que la première. Du moins on l’espère pour elle comme pour nous…

Article initialement publié le 9 octobre 2007.



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :
 
01. The Devil (2’58’’)
02. Dear Darkness (3’10’’)
03. Grow Grow Grow (3’23’’)
04. When Under Ether (2’25’’)
05. White Chalk (3’13’’)
06. Broken Harp (1’59’’)
07. Silence (3’11’’)
08. To Talk To You (4’01’’)
09. The Piano (2’37’’)
10. Before Departure (3’49’’)
11. The Mountain (3’11’’)
 
Durée totale : 33’57’’