Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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Dès qu’on a connu ses chansons en formes de torpilles, prêtes à arracher violence et émotion, PJ Harvey est devenue indispensable. Son parcours est libre. Elle n’aura cessé de muer, tout au long d’une riche carrière, pour mieux exprimer sa personnalité discrète mais bouillonnante. Ses chansons belles et âpres ne se fiant jamais qu’à son sens du renouvellement, Polly Jean a érigé une sensibilité cohérente, des débuts furieux de Dry au folk hanté de White Chalk.

 Choose Life

Polly Jean Harvey est née le 9 octobre 1969 dans le comté de Dorset, au sud-ouest de l’Angleterre. Le Dorset : on sait à quel point les lieux de l’enfance bâtissent et imprègnent l’identité de chacun. Pour la petite Polly, plus que jamais. Dans son monde, les villes sont oubliées. Le paysage est vaste, les landes imposantes, vent, pierre, bordé par la mer. Des légendes rôdent aussi, le spectre du roi Arthur ; le passé païen de la région, incantations et superstitions, n’y sont pas vraiment bannis.

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Polly, dans la campagne natale de Corscombe en 1992

En tout cas, pour Polly et son grand frère Saul, le Dorset et plus particulièrement le petit village de Corscombe, présentent un terrain de jeu idéal. La nature est grande, le ciel d’un bleu laiteux paraît vous fondre dessus à chaque instant, le soleil glacé, le vent agité, tout renvoie à un sentiment immense de plénitude. La ferme natale, achetée par Ray et Eva Harvey au début des années soixante, abrite joyeusement leurs scénarios de guerre ; Polly, engoncée dans un vieil uniforme râpeux, est le pauvre soldat britannique, qui se fait capturer par l’armée allemande (Saul et ses amis). Il faut dire qu’elle ne se fait pas prier pour participer à ces jeux de garçons. Elle aurait même plutôt tendance à rester collée à Saul et à l’imiter en tout. En fait, Polly est un vrai garçon manqué : les cheveux ras, elle préfère qu’on l’appelle Paul, et ses poupées trainent par terre sans qu’elle y touche. Seulement, elle réalise très vite qu’elle ne pourra jamais être un garçon, malgré tous ses efforts à mimer gestes, manières et codes virils. Alors, quand le grand frère se lasse de son invasion quotidienne, elle part s’isoler, se recueillir dans le monde fantasque des contes d’Andersen et des frères Grimm. Grande lectrice, elle découvrira ensuite William Burroughs, devenu depuis son auteur favori, et passera de longues nuits plongée dans la Bible : « Je pensais y trouver toutes les réponses, tout comprendre. Personne ne m’a donné le moindre rudiment de religion, il a fallu tout apprendre seule. Tant de choses ont été dites et faites au nom de ce livre, je devais savoir ce qu’il contenait. »

Mais il y a mieux, pour combler ses rêves déchus de masculinité : la collection de disques parentale. Elle pioche, John Lee Hooker, les Stones, Robert Johnson, Jimi Hendrix. Surtout, Bob Dylan et Captain Beefheart, ils ont vraiment quelque chose. Elle les écoute avec passion, bientôt elle connait par cœur tous les disques qu’elle a pu trouver. D’ailleurs, ses parents eux-mêmes sont loin de prendre la musique à la légère. Avides de rock’n’roll et de blues, ils invitent régulièrement des amis musiciens à la ferme de Corscombe, afin d’organiser des concerts dans les villages avoisinants. Ils vont jusqu’à construire une annexe, spécialement pour ces invités, toujours nombreux et heureux de profiter de la nature, enclins à jouer librement de leurs instruments partout et à tout moment. Grâce à eux, Polly apprend des rudiments de saxophone, son premier instrument.

Ce qui la pousse à intégrer l’orchestre de jazz du collège de Beaminster, qu’elle vient de rejoindre. Sa passion est d’autant plus exclusive et dévorante, qu’elle éprouve de grandes difficultés à se faire accepter par ses camarades. De nature indépendante, elle est timide, peut-être un peu sauvage, et son allure de garçon manqué, qu’elle n’a jamais vraiment quittée, lui vaut évidemment de nombreuses railleries : « Un jour, je me suis fait attraper par le principal parce que je ne portais pas de cravate. Je lui ai fait remarquer que j’étais une fille, il s’est excusé. Mais le mal était fait. Une autre fois, je me suis fait virer des toilettes des filles. Alors, je me suis dit qu’il fallait vraiment que je fasse quelque chose. »

Pour se sentir en phase avec ses pairs adolescents, connectée à un mouvement, elle découvre les groupes de l’époque, Tears For Fears, Duran Duran, Spandau Ballet et - les seuls qu’elle écoute encore aujourd’hui - Soft Cell (Tainted Love est une de ses chansons préférées), U2. Plus tard, viendront aussi les Pixies, Television, Nick Cave (From Her To Eternity la bouleverse), The Fall, Tom Waits, Slint. Mais le blues qu’elle a connu enfant, rien n’est aussi fort ; ce Captain Beefheart qui la hante. Polly, 18 ans, se met à la guitare acoustique, genèse de ses premiers émois. Elle apprend à en jouer seule, sur les chansons de Bob Dylan. Comme une urgence, décide de se produire dans quelques pubs alentour, au sein du trio qu’elle vient de former, The Polekats (avec un bassiste et un flûtiste).



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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