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Hammersmith Odeon, 3rd June 1973

Hammersmith Odeon, 3rd June 1973

David Bowie

par Aurélien Noyer le 17 mai 2010

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Dans le cadre d’une série sur les plus grands concerts de l’histoire du rock, voici la quatrième pierre d’un édifice qui s’annonce imposant. Cette semaine donc, David Bowie alias Ziggy Stardust monte sur la scène de l’Hammersmith Odeon le 3 juin 1973 et à la surprise générale, il annonce que c’est le dernier concert qu’il fera.

En sortant de l’Hammersmith Odeon, c’est peu dire qu’Alan avait le moral à zéro. Pourtant, il venait de voir le concert qu’il attendait depuis des mois, le concert de son idole ; il s’était même maquillé pour l’occasion, se traçant un éclair argenté sur le visage comme lui, comme Ziggy. Certains l’appelaient David Bowie, mais Alan savait que son vrai nom était Ziggy Stardust, l’extraterrestre qui faisait un seppuku rock’n’roll chaque jour sur sa platine avant de renaître sous la forme d’un génie à moitié fou nommé Aladdin Sane. Ce concert, Alan l’avait imaginé dans les moindres détails : les costumes et les maquillages de Ziggy, la fellation simulée sur le guitariste Mick Ronson, les postures félines. Collectionnant les photos de l’androgyne dans NME et Melody Maker, il ne lui manquait plus que de le voir en live, de le voir bouger en vrai et mourir sur scène. Comme les autres kids de Bromley, il avait claqué ses économies pour se payer la place de concert, sans compter les fringues glam et le maquillage ; autant dire qu’il attendait énormément de ce concert, mais jamais il n’aurait pu imaginer ça. Qu’avait-il dit déjà ? « Ce show restera longtemps dans nos mémoires, pas seulement parce que c’est la fin de la tournée, mais parce que c’est le dernier show que nous ferons jamais. » Impossible de décrire les cris de désarroi d’Alan et des fans autour de lui...

En tout cas, voilà qui représentait une aubaine pour James Desmond. C’était un peu à contre cœur qu’il s’était retrouvé au lieu de tous ces gamins peinturlurés, mais bon... Apparemment, le patron était à fond dans tout ce cirque glam-rock, et quand le patron s’appelle D.A. Pennebaker, l’homme qui a filmé Dylan et Hendrix, s’il vous demande de filmer un mec avec un maquillage ridicule et qui change de costume toutes les trois chansons, vous le faites du mieux possible. Et donc James Desmond s’appliquait à filmer ce concert, et peu importe si cet espèce de séquence de mime exécutée par Bowie pendant The Width Of The Circle ou la chorégraphie avec le guitariste de Moonage Daydream déclenchait surtout de l’incrédulité chez lui. De toute façon, RCA, le label de l’énergumène en costume japonais, voulait filmer un concert, et ils payaient bien, parce qu’il se murmurait que ça pourrait bien être le dernier : de quoi rajouter un peu d’enjeu à l’exercice. Et puis, voyons le bon côté des choses, les filles étaient plus jolies que les hippies mal fagotées de Monterey et il avait bien aimé la reprise du My Death de Mort Shuman [1], et puis l’intervention de Jeff Beck aussi...

Ce satané Jeff Beck, oui... Un excellent musicien, mais quel casse-couille !! Bien des années après ce fameux « dernier concert », tel était du moins l’avis de Tony Visconti. Il était en train de mixer les bandes de ce show mythique et il y avait du boulot : le son était à la limite de l’audible, Mick Ronson et Trevor Bolder étaient trop loin des micros pour que leurs chœurs soient exploitables. Pourtant, RCA tenait à ce que le concert puisse être disponible en disque et en vidéo, ce qui impliquait donc une petite retouche du son et même l’enregistrement de chœurs pour remplacer les originaux. Et voici donc David et Tony en studio en 1981, huit ans après les évènements, pour réenregistrer certains passages un peu délicats au niveau de la justesse [2]. Et voilà que la nouvelle tombe : Jeff Beck ne veut figurer ni dans le film ni dans le disque correspondant. En guise de raisons, uniquement de vagues explications. Il ne serait pas satisfait de sa performance de ce soir-là, il trouverait que sa boucle de ceinture était finalement de mauvais goût, les royalties ne seraient pas assez élevées pour lui. Au final, personne n’a jamais su pourquoi, mais quoi qu’il en soit, tant pis pour lui, son apparition durant le deuxième rappel sera perdue. Autant pour le medley The Jean Genie/Love Me Do et Round and Round...

D’ailleurs, c’est également à Jeff Beck que Trevor Bolder pensait alors qu’il enregistrait sa partie de basse pour Shapes Of Things -reprise des Yardbirds oblige. Après tout, ce fameux 3 juin 1973, ce « dernier concert », ce n’était que quelques semaines plus tôt, aussi se souvenait-il parfaitement de sa réaction au moment du petit discours de David. « What the fuck ?? Le dernier concert que nous ferons jamais ?? C’est quoi, ces conneries ?! » Le dernier concert des Spiders From Mars... il aurait bien aimé être mis au courant avant le tout dernier rappel. En y réfléchissant, Mick Ronson devait être au courant, lui. Ça faisait quelque temps que lui et Tony DeFries discutait à propos d’une éventuelle carrière solo du guitariste. En tout cas, il avait été rassuré de savoir que ce concert ne signait pas l’arrêt de la carrière de Bowie, seulement la fin du personnage de Ziggy Stardust, et donc des Spiders From Mars en tant que groupe. Annulant tous les concerts qui devaient suivre l’Hammersmith Odeon, David avait foncé en studio pour enregistrer un album de reprises et avait donc permis celui qui était son bassiste depuis deux ans de tenir la quatre-cordes une dernière fois sur ce Pin Ups, disque auquel était destiné Shapes Of Things qui l’occupait présentement. Ironiquement, Woody Woodmansey avait été remplacé par Aynsley Dunbar derrière les fûts, lui qui, malgré l’amertume de n’avoir pas été mis au courant, avait accepté de participer au « Last Supper », cette fête de « départ à la retraite » improvisée le lendemain dans un des restaurants les plus chers de Londres, le Café Royal. La rumeur prétend que Woody avait passé la soirée à essayer de savoir s’il allait rester le batteur de David. A ce niveau-là, Trevor avait-il au moins garder sa fierté et refusé d’assister à cette mascarade.

Tout le contraire de Mick Rock, qui n’aurait raté cette soirée pour rien au monde. C’est peu dire que toutes les stars londoniennes étaient au rendez-vous : Jeff Beck, Ringo Starr, Ryan O’Neal, Lou Reed et Barbara Streisand étaient là ; même Mick Jagger avait fait le déplacement. Sachant que dans leur coin tous les journalistes présents devaient être en train d’écrire leurs articles, que le New Musical Express ne se priverait pas d’en faire sa Une : « Bowie prend sa retraite ! » C’était à n’en pas douter l’évènement de l’année, et être présent à cette soirée était le rêve de tout photographe londonien, mais même au milieu de ce Who’s Who, celui qui attirait tous les regards et toutes les attentions, c’était Bowie, chacun essayant de comprendre. Arrêtait-il vraiment ? Qu’avait-il voulu dire ? Quelles étaient les raisons d’une telle déclaration ?

Tellement de gens voulait savoir, pourtant l’explication était assez simple. Au terme d’une tournée épuisante, David en avait marre, marre d’incarner à longueur de temps ce fichu Ziggy Stardust qui l’avait certes conduit au succès, mais qui commençait à prendre une place trop envahissante, marre aussi de voir son manager Tony DeFries accumuler les dates de concerts les unes après les autres. Cela faisait déjà un moment qu’il pensait à arrêter un moment avec éventuellement ces fameux concerts du 2 et 3 juin en guise de déclencheur : de retour d’une tournée américaine, auréolé de gloire, une apothéose rêvée pour tuer Ziggy une bonne fois pour toutes. Juste avant d’entrer en scène, il se sentait déjà prêt : le concert du 2 juin s’était bien passé et pour ouvrir ce deuxième concert londonien, Mick Garson avait accepté de se lancer dans une longue improvisation en piano solo sur Space Oddity, Ziggy Stardust, John, I’m Only Dancing et Life On Mars. Le déroulement du concert n’avait alors fait que renforcer sa détermination. Bien évidemment, les tubes Ziggy Stardust, Life On Mars, Suffragette City avaient toujours les faveurs du public, mais même les reprises de Brel ou de White Light/White Heat du Velvet Underground avaient atteint les kids, et puis ce rappel avec Jeff Beck... Tout était prêt pour un véritable Rock’n’Roll Suicide et en quelques secondes tout était dit : « Ce show restera longtemps dans nos mémoires, pas seulement parce que c’est la fin de la tournée, mais parce que c’est le dernier show que nous ferons jamais. » Les concerts suivants allaient être annulés, offrant ainsi à David l’occasion d’enregistrer cet album-hommage au Swinging London dont il rêvait. Et ensuite ? Ensuite peu importe... Ziggy était mort, une nouvelle ère s’ouvrait. [3]



[1Notre cher James ignorait alors que ce titre était déjà une adaptation de La Mort de Jacques Brel.

[2Il faudra encore attendre deux ans pour que RCA se décide à sortir le film du concert et le disque associé.

[3En réalité, Bowie apparaitra encore une fois sur scène en Ziggy Stardust. A l’occasion de la promotion de Diamond Dogs, le follow-up de Pin Ups, Bowie organisera le 1980 Floor Show, une émission de télé enregistrée sur trois jours durant laquelle il interprètera une dernière fois le personnage de Ziggy Stardust.

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Set-list :
 
Clockwork Orange Theme
Introduction - Mike Garson medley
Hang Onto Yourself
Ziggy Stardust
Watch That Man
Wild Eyed Boy From Freecloud
All The Young Dudes
Oh You Pretty Things
Moonage Daydream
Changes
Space Oddity
My Death
Cracked Actor
Time
The Width Of A Circle
Band introduction
Let’s Spend The Night Together
Suffragette City
White Light-White Heat
Jean Genie-Love Me Do
Round and Round
Farewell Speech (complete)
Rock ’n’ Roll Suicide

Les versions du concert disponibles dans le film Ziggy Stardust : The Motion Picture et sur le disque Ziggy Stardust : The Motion Picture parus en 1983 diffèrent de la set-list réelle (suppression de certains titres, modification de l’ordre des morceaux).

Sources :