Pochettes
New Skin For The Old Ceremony

New Skin For The Old Ceremony

Leonard Cohen

par Béatrice le 17 juin 2008

Paru en août 1974 (Columbia)

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Après quatre albums de Leonard Cohen, on s’y était habitué ; on l’aurait presque considéré comme un fait acquis, voire une tradition dorénavant intégrée au droit coutumier. Un album de Leonard Cohen, ça a une pochette sobre et sombre, sur laquelle n’apparaissent rien de plus que son nom, le titre, et une photo du poète interprète, qui le plus souvent y tire la tronche, parce qu’il ne faut pas mentir sur la marchandise. Sauf sur Songs of Love and Hate, bizarrement, où la pochette affiche un grand sourire toutes dents dehors, alors que, franchement… Enfin, ne nous égarons point. Revenons au sujet, qui est que, en 1974, tout le monde croyait avoir à peu près compris que Monsieur Leonard aimait à mettre son visage en vitrine de ses disques, et tout le monde était prêt à convenir que c’était très bien comme ça.

Apparemment tout le monde avait mal compris, et apparemment Leonard Cohen ne faisait pas partie de ceux qui convenaient que c’était très bien comme ça, puisqu’en 1974, lorsque vient le temps d’orner la devanture d’un nouvel album, il ne choisit pas une photo de lui. Bon, il faut dire que quand on appelle un album « New Skin For The Old Ceremony », l’habiller à la même mode que ses prédécesseurs serait un tantinet gonflé, parce que mentir sur la marchandise, déjà, c’est pas joli-joli, mais le faire aussi ouvertement que ça, c’est presque indécent. Et Leonard Cohen est quelqu’un de décent. Un minimum. Il fait donc comme il dit, et, décemment, change de peau : New Skin For The Old Ceremony est, vous l’aurez compris, le premier et un des seuls albums de Leonard Cohen dont la pochette ne représente pas le chanteur. Mais il n’y a pas que ça, car la pochette a un fond blanc, est colorée, et plutôt claire et lumineuse – loin, très loin de la sombre gravité des précédentes.

Reste que la pertinence de la notion de décence, en l’occurrence, peut être discutée… Car effectivement, « décent » n’est pas le premier adjectif qui vient à l’esprit pour qualifier cette pochette. Surprenante, déroutante, mystérieuse, oui ; décente, moins. La nouvelle peau dont Cohen recouvre ces vieilles incantations cérémoniales, c’est une gravure aux allures médiévales, qui représente deux personnages couronnés et ailés – des anges, de toute évidence – s’abandonnant à des activités qu’on supposerait forts terrestres. La longueur des cheveux des deux protagonistes semble suggérer que celui du dessous est masculin, et celle du dessus féminine, et les jambes entremêlées ne laissent que peu de doutes sur quant à la nature de la scène représentée, même s’il est vrai que le dessin ne révèle pas grand-chose de plus (merci à une main habilement placée). La décence, sans être totalement sauve, n’est donc pas si mise à mal que ça. Elle l’ est pourtant assez pour déranger un peu, et c’est ainsi que Columbia choisira d’abord de ne pas publier le disque tel quel aux Etats-Unis, et de remplacer les ébats angéliques par une bête photo de Cohen sur la première édition américaine. La vie sexuelle des anges, ça ne regarde pas les humains, après tout – surtout quand elle dépend d’une question aussi épineuse que celle du sexe des anges (que cette image ne prétend d’ailleurs pas résoudre, notons-le au passage ; dire qu’il s’agit d’une femme et d’un homme n’est jamais qu’une interprétation, que rien dans le dessin ne suggère de façon évidente, mais peut-être cela n’arrange-t-il rien.).

On comprend, c’est une pochette suffisamment intéressante pour causer quelques remous ; subversive et déviante, mais sans pour autant perdre son élégance et son charme anachronique. Bref, l’écrin parfait pour un album de Leonard Cohen, a fortiori quand celui-ci est, pour la première fois, orné d’arrangements à la mandoline et à la viole. Le sieur Cohen n’en a pas l’air, tout comme le moine que l’on imagine en train de graver l’étreinte des deux créatures céleste, mais malgré sa moue sombre et son regard grave, il est loin d’être le dernier à s’aventurer en territoires libertins, parant une lubricité occasionnelle d’atours précieux et élégants. On conçoit sans peine que les couronnes, les ailes et les silhouettes de miniatures médiévales des anges accouplés aient pu le séduire, parce que… ça lui va plutôt bien. Et puis, à voir cette pochette, la première idée qui traverse l’esprit, c’est que ce détournement d’image sainte, cette profanation graphique, était vraiment habile et intelligent, surtout pour illlustrer un receuil de chansons intitulé New Skin For The Old Ceremony. La vieille cérémonie, qu’on imagine religieuse et accoutrée de dorures et de brillances, se voit ici déshabillée dans les règles, et parée de nouveaux atours , simples et évocateurs, qu’on ne s’attendaient guère à voir sur elle. Tout cela n’est-il pas d’une perversité précieuse absolument délectable ? On se demande donc qui diable a eu l’idée de court-circuiter de la sorte des symboles mystiques.

Sauf que, et c’est bien là le plus délectable, de détournements il n’a pas été question… Pas besoin, l’image existait, telle qu’elle (ou à peu près), depuis plus de cinq siècles : il suffit de jeter un coup d’œil dans le livret pour apprendre qu’elle a été réalisée en 1550, pour illustrer le Rosarium Philosophorum (Rosaire des Philisophes), un épais volume consacré à l’alchimie. Plus précisément, elle est censé y représenter symboliquement le coniuncto spirituum, ou pour parler plus simplement, l’union spirituelle des principes mâle et femelle. On y apprend également qu’elle a été ensuite réultilisée dans l’Artis Auriferae en 1593, puis dans la Bibliotheca Chemica Curiosa en 1702, traités que l’on imagine (à raison) également être en rapport avec l’alchimie, avant d’être reprise en 1953 par le psychiatriste C. G. Jung dans son ouvrage Psychology and Alchemy, qui l’utilise apparemment pour représenter « l’union des contraires psychiques dans la conscience du Saint éclairé » (et où, probablement, Leonard Cohen, ou la personne qui lui a donné l’idée de la pochette, est tombé dessus). Quant à aller plus loin, que ce soit dans l’analyse de la signification alchimique de la chose ou dans celle de sa réinterprétation psycho-analytique, je me garderai bien de m’aventurer dans ces territoires par trop ésotériques. Toujours est-il que cette pochette, loin d’être un simple détournement intelligent et bien fichu, est indéniablement riche en implications symboliques complexes – peut-être est-ce un message de Leonard, qui nous inviterait par ce biais à aller chercher derrière les mots et les images et à éplucher le sens couche par couche, et qui en profiterait pour souligner la complexité et la profondeur de ce qu’il chante. Peut-être pas - même s’il y a fort à parier qu’une perfectionniste méticuleux tel que lui ne choisirait pas une telle image pour une pochette sans prendre en compte ses implications symboliques, et donc que ce choix n’a rien d’anodin.

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