Portraits
To be vinyle or not to be vinyle ?

Disquaires sans frontières (Vol. 3)

To be vinyle or not to be vinyle ?

Copenhague, Danemark

par Emmanuel Chirache le 13 mai 2008

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Pas la peine de chercher, il n’y a pas un seul vinyle chez moi. Zéro, nada, que dalle. On l’aura compris, je ne suis pas un « vinylemaniaque » comme disent certains. Tout d’abord parce que je n’ai pas de platine vinyle. C’est ce que j’appelle une très bonne raison. D’autre part, quand on possède plus d’un demi-millier de CDs, l’idée même de se refaire une discothèque grandeur 25 cm paraît vertigineuse. Pourtant, depuis quelques mois la perspective de récupérer prochainement l’ancienne platine de mon père, qu’il a remisée dans la cave pour d’obscures raisons (et lui pardonnerai-je un jour l’incompréhensible et innommable vente de ses EP et LP des Stones, Beatles, Kinks, Yardbirds achetés dans les sixties ?), a titillé mon envie de devenir à mon tour un vinylemaniaque. À condition de n’acheter qu’à bas prix, et surtout de se procurer exclusivement les albums qui fourniraient une discothèque supposée parfaite, avec juste ce qu’il faut de place pour quelques coups de cœur esthétiques sur la foi de pochettes attachantes. Ma décision était presque prise, restait à franchir le pas.

De passage à Copenhague, je me suis dit que l’occasion ferait le larron. Le Danemark est la patrie d’Hamlet et si la question « To be vinyle or not to be vinyle ? » devait trouver une réponse, ce serait ici plutôt qu’autre part. D’ailleurs, les scandinaves sont réputés amateurs de 33 tours et je sais que l’ami danois auquel je rends visite écoute ses disques de jazz dans ce format. Dès le début de mon séjour, je tombe sans le vouloir sur une modeste boutique dans la rue de Vester Voldgade, non loin de l’hôtel de ville. « Goldmine Records » dit l’enseigne. Dehors, quelques vinyles en promo perdus au milieu de daubes seventies et eighties ont retenu mon attention, notamment deux vieux Use Your Illusion des Guns N’ Roses pour quarante couronnes chacun (environ six euros)... une affaire. Et j’avoue qu’en les voyant, j’ai hésité quelques minutes par nostalgie avant de me débiner lâchement. Bref, je pénètre ensuite dans la « mine d’or », qui s’avère une petite mine. Une quinzaine de mètres carrés tout au plus, mais des milliers de disques un peu partout. Au menu par exemple, une caisse entière dédiée à David Bowie et Elvis Presley, que l’abruti de patron a glissée sous un stand de CDs, ce qui rend une bonne partie des vinyles proprement inatteignable. Tout de même, mon regard s’attarde sur une poignée d’Elvis : Gold Records Vol. 4, Elvis Is Back !, Blue Hawaii, Pot Luck (que étrangement je retrouverai quasiment chez tous les disquaires de la ville), ou encore Frankie And Johnny. De vieilles rééditions datant probablement des années 80 ou 90 et qui ne valent pas un pesos sur le marché de la collection. Cela dit on s’en fout royalement, d’autant plus que les prix sont plutôt honnêtes.

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« Tiens, vous êtes là ? »

Mais la pochette qui attise le plus mon intérêt, c’est celle de His Hand In Mine, un disque entièrement consacré au gospel que le King a enregistré en 1960. On y voit Elvis au piano : sa tête est tournée vers nous, regard dubitatif et bouche entrouverte, l’air interrogateur. Pris sur le vif. « Ha, vous étiez là ? » Un charme singulier se dégage de la photo, auquel participe l’écriture en lettres germaniques du titre. La version CD m’avait déjà tapé dans l’œil, ne manquait plus que de la contempler dans sa taille originale pour être conquis et jeter mon dévolu sur elle. Je sors donc sept euros de ma poche et His Hand In Mine finit dans la mienne, de main. Le reste du magasin ne m’a cependant pas encore dévoilé tous ses secrets et difficile de savoir par où commencer au milieu d’un tel capharnaüm. Je me résous à jeter des coups d’œil au hasard et j’aperçois soudain de véritables pépites, comme We’re Only In It For The Money de Zappa, le premier Bert Jansch, ou encore l’inestimable A Bit Of Liverpool des Supremes. Bien entendu, attention à ne pas regarder trop longtemps l’étiquette du prix sous peine de devenir aveugle... car elle brille. Il faut débourser cinq cents, six cents, sept cents couronnes au bas mot pour s’approprier ces merveilles. Soit entre soixante-cinq et quatre-vingts dix euros.

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Goldmine Records, un souk plutôt qu’une mine.

A cet instant, le boutiquier grogne en ma direction quelques mots de façon peu engageante. « I beg your pardon ? » demandé-je avec un docte accent en provenance directe d’Oxford. Inutile de préciser que les Danois parlent tous un anglais impeccable, l’homme me répond donc du tac au tac : « Can I help you ? Are you looking for something ? » Je tente alors de lui expliquer que je ne cherche rien de particulier, que je ne fais qu’observer, mais que ça ne me déplairait pas de savoir si son échoppe contient des albums de la première vague du rhythm’n’blues anglais, tiens du Manfred Mann par exemple, bien que j’en doute. Il m’assure que évidemment il en a, des Manfred Mann. Juste là, il suffit de se servir. Hélas, le type ne doit pas bien connaître le rhythm’n’blues anglais car il m’a indiqué une pile d’albums du Manfred Mann’s Earth Band, soit le second groupe fondé par le claviériste Manfred Mann, une formation qui date de 1971 et qui n’a plus grand chose à voir avec la première. Cette petite déception ne m’empêchera pas de rêver sur de splendides Johnny Cash avant de pester face à la pauvreté du bac au nom de Ray Charles.

Autre bonne adresse, conseillée par mon camarade danois Søren, le Sound Station sur Gammel Kongevej, longue avenue reliant le quartier de Frederiksberg au centre-ville. Spacieux et design, le magasin mélange les genres, depuis l’electronica jusqu’au jazz en passant par le classique, la soul et le rock. Si les étagères les plus fournies sont celles consacrées au jazz et à l’electronica, le rock se taille une place non négligeable au cœur de la boutique avec un grand choix d’occasions. Seul problème, les groupes des années 70 pullulent, au point qu’on se demande si une prise de conscience collective ou une illumination de bon goût n’a pas pas poussé l’ensemble de la population de Copenhague à revendre en masse les nullités de l’époque, notamment du Clapton par kilotonnes. Peu de choses à se mettre sous la dent finalement, et l’on se surprendra à se balader du côté des jazzmen, tâtant du Max Roach, du Roland Kirk et du Duke Ellington à des prix défiants toute concurrence. De quoi me tenter. Et puis voilà que Stand Up de Jethro Tull me tend les bras, misérablement posé par terre au milieu d’une pile de disques proposés au rabais. Un euro cinquante ! Bon sang, ça ne se refuse pas. Je repars avec, espérant revenir un jour pour dénicher une perle jazz.

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La butcher cover des Beatles

Pour ceux qui veulent de la nouveauté fraîche et pimpante, contrairement à moi, ils peuvent se rabattre sur trois disquaires qui valent tous le détour pour au moins une raison. Ainsi, on ne manquera pas de passer voir la « Butcher Cover » des Beatles, sorte de Joconde moderne exposée à Accords Records, on appréciera la pochette toute neuve de Black Monk Time des Monks qui pendouille au mur chez Route 66, et enfin on sirotera une Carlsberg au Vinyle Café, histoire de se pencher sur les bacs remplis de surf rock, de garage ou de rock indé. Attention toutefois, la nouveauté se paye cher, bien plus que les vieilleries de seconde main. À ce prix-là, autant retourner acheter les deux Guns entrevus à Goldmine Records... merde, ils sont déjà partis.



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  • Goldmine Records (Vester Voldgade)
  • Sound Station (Gammel Kongevej)
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  • Route 66 (Fælledvej)
  • Vinyle Café (Skynebadegade)