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Isn't Anything

Isn’t Anything

My Bloody Valentine

par Yuri-G le 5 février 2008

5

paru en novembre 1988 (Creation/Sire)

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Immense et éblouissant, Loveless l’est. Cet album a simplement défini le psychédélisme d’une époque. Sans se reposer sur la grammaire, « classique » mettons, issue des sixties. Miracle ! Psychédélisme, car leur musique invite à la langueur autant qu’au malaise, rêveuse et violente, psychédélisme suscité par des guitares nappées, véritable microcosme chimique annihilant tout, tout le temps. Effectivement, il y a de quoi s’épancher sur Loveless le visionnaire, qui n’a pas manqué de reconnaissance et d’éloges. Et, c’est là où il faut en venir, au risque d’éclipser son prédécesseur, Isn’t Anything, premier album de My Bloody Valentine. Absorbés que nous sommes par l’apogée de leur carrière, on peut mettre un certain temps avant de considérer qu’il y a bien eu un début, qui mérite tout autant connaissance. Pas question de relativiser la grandeur de Loveless et son assise évidente sur l’œuvre du groupe, mais quoi, réduire Isn’t Anything à une petite entrée en matière shoegazing sans grande envergure est injuste.

La question qui se pose immanquablement, comme on s’accorde à découvrir cette discographie à rebours, est de savoir la relation qu’entretient cet album avec son successeur. Soyons net : il est différent mais il le préfigure. Différent dans ses textures, ses sonorités. Si Loveless regorgeait d’électricité des profondeurs, comme aquatique, d’effets épaissis jusqu’à devenir insaisissables (pulsations floues, enveloppes sanguines), Isn’t Anything est terriblement ancré à la surface, dans le béton. La production cassante met au point, d’entrée de jeu, que My Bloody Valentine sonnait dur. La batterie, là, est d’une frappe distincte et percutante - on dira même « hargneuse », eu égard à sa place trois ans plus tard. Elle est en avant. La basse aussi, ligne de plomb cerclant les tempes. Feed Me With Your Kiss est l’exemple sans pitié de ces attaques ; des vibrations frontales. Le post-punk secoue encore les esprits, nous intiment ces rocailleux impacts.

C’est une des marques de ce premier album. Il mêle, sur quelques titres, la rectitude brutale de la noise à une pop trouble et surprenante. Des chansons possiblement jugées sans nuances dans leur abrasivité, prennent un allant mélodique où l’innocence éclate (You Never Should). On est émerveillé et terrassé. Cela tient à peu de choses, presque. Les voix sont fluettes. Les guitares pour ainsi dire circonscrites, tenant le rôle de salissures blanches tandis que la basse taille dans le vif. C’est souvent par détour, à l’énergie de l’instant, que la beauté s’installe. L’acharnement de toute cette électricité lui permet d’émerger avec plus d’évidence et de longévité que si elle avait été limpide et présentable. Le bruit de My Bloody Valentine suspend le temps. Il crée sa petite éternité.

Isn’t Anything a mis en place le shoegaze, nous dit-on. Nous dirons plus, acte de naissance et mise à mort immédiate. Car pas vraiment planant et précieux, comme le perpétueront la plupart. Et puis, déjà, My Bloody Valentine allait au-delà de ce qu’on leur attribua d’inventer. Il n’y avait pas de recette à calquer, d’identité à prolonger. Ils créaient leur propre sphère, inatteignable et unique. Pour preuve, ces morceaux encore plus envoûtants où le ton est tempéré, antichambre entre béatitude et désarroi, où siégeait déjà Cocteau Twins. On y compte Lose My Breath : glisse une impossible guitare, de cristal métallique peut-être. Sur l’instrumentation éthérée, Bilinda Butcher invente un ailleurs de ses chœurs inestimables, forces vives du groupe. Elle les dispense avec indolence. Ils affleurent, nous voilà transportés. Oui, la poignée de titres en question incarnent la grâce que l’on chérit le plus dans l’album. Kevin Shields y excelle à métamorphoser le son des guitares. Les triturant, les superposant, décalant dans l’espace, leur imprimant un mouvement. Elles, semblant toujours en équilibre, animées d’un langage nouveau, néanmoins immédiatement émotif. Diluées dans No More Sorry, en rafales suspendues, elles suggèrent l’imminence d’une révélation. All I Need signe leur transfiguration, Several Girls Galore leur agonie. Rien que ça.

Dans Isn’t Anything, clairement, My Bloody Valentine se révélait. Beau, imaginatif, étrange, violent. C’est peu dire que la suite allait donner raison. Mais disons, s’il s’était agi de leur unique album. S’ils étaient arrêté après. Eh bien, cela aurait suffit. Vraiment. Leurs mélodies n’auraient pas été oubliées. Elles étaient d’emblée trop originales, trop pures. N’est-ce pas ?



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Tracklisting :
 
1. Soft As Snow (But Warm Inside) (2’21")
2. Lose My Breath (3’37")
3. Cupid Come (4’29")
4. (When You Wake) You’re Still In A Dream (3’18")
5. No More Sorry (2’47")
6. All I Need (3’04")
7. Feed Me With Your Kiss (3’54")
8. Sueisfine (2’12")
9. Several Girls Galore (2’20")
10. You Never Should (3’22")
11. Nothing Much To Lose (3’17")
12. I Can See It (But I Can’t Feel It) (3’11")
 
Durée totale : 37’59"