Chansons, textes
Let There Be Rock

Let There Be Rock

AC/DC

par Emmanuel Chirache le 15 septembre 2009

Et le rock fut.

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J’imagine que certains pensent que décortiquer les textes d’AC/DC, c’est un peu comme faire l’analyse filmique d’une scène de Max Pecas : inapproprié. Car Bon Scott, qui écrivait toutes les paroles des chansons du groupe, n’était pas à proprement parler un poète. Le garçon préférait coucher sur le papier ses problèmes de chaude-pisse (The Jack) ou ses histoires de cul avec une obèse (Whole Lotta Rosie), plutôt qu’étaler ses états d’âme existentiels. Il est par ailleurs probable que ces derniers s’oublient facilement quand on a une chaude-pisse, ce qui tend à prouver que les textes de l’ami Bon ne sont pas aussi superficiels qu’ils en ont l’air. La preuve avec Let There be Rock, petite bombe d’énergie explosive sur l’album du même nom. Non seulement Let There be Rock est l’un des morceaux les plus puissants d’AC/DC - il suffit d’en écouter la version de If You Want Blood pour s’en apercevoir, mais il s’agit qui plus est d’un texte « démiurgique », une parole d’évangile qui contribue à créer le mythe d’où il provient et s’inscrit dans sa lignée.

Le mythe en question : la naissance du rock’n’roll. « Au commencement, nous raconte Bon Scott, en 1955, l’homme ne connaissait rien du spectacle rock’n’roll. » On remarquera que la datation ne renvoie pas aux débuts de Presley chez Sun (1954), ni au Rocket 88 de Jackie Brenston écrit par Ike Turner (1951), ni encore à d’autres morceaux plus anciens. Non, 1955 c’est l’année de Maybellene, le premier single de Chuck Berry enregistré aux studios Chess de Chicago. En d’autres termes, voici la genèse du rock pour AC/DC, Angus Young n’ayant cesse de répéter à longueur d’interview sa passion pour Chuck Berry. La singularité interraciale de cette nouvelle musique, qui réunit Noirs et Blancs, n’échappe pas non plus au chanteur :

The white man had the schmaltz
The black man had the blues
No one knew what they was gonna do

Traduction : L’homme blanc avait la « schmaltz », soit la variété, l’homme noir avait le blues. Personne ne savait ce qu’ils allaient faire. C’est donc bien la rencontre des deux cultures qui engendre le rock. Scott continue :

But Tschaikovsky had the news, he said
Let there be light, and there was light
Let there be sound, and there was sound
Let there be drums, there was drums
Let there be guitar, there was guitar, ah
Let there be rock

La première phrase, « Tchaïkovski a bien reçu la nouvelle », fait référence à un extrait du Roll Over Beethoven de l’incontournable Chuck Berry, lequel chante : « Roll over Beethoven and tell Tschaikovsky the news ». Quelle nouvelle ? Hé bien, celle-ci : le divin rock est né et sa parole va surpasser celle des compositeurs classiques. Mais l’idée de génie de Bon Scott, c’est de récupérer la formulation de la Genèse pour évoquer la création du rock : « que la lumière soit, que le son soit, que la batterie soit, que la guitare soit, que le rock soit. » Le tout récité sur la rythmique implacable d’AC/DC, Phil Rudd à la batterie, Mark Evans à la basse (Cliff Williams sur le live). Et quand le chanteur hurle « let there be rock », Angus et Malcolm se lancent dans un riff terrible que le premier vient agrémenter de licks de guitare qui sont autant d’hommages surexcités au Father of rock’n’roll, j’ai nommé Chuck Berry. Puis le groupe enchaîne avec le véritable riff du morceau, un truc d’une violence à faire pâlir tous les Slayer de la planète.

Le deuxième paragraphe de la chanson résume en quelques mots la suite des événements : partout, des groupes se forment, le guitariste devient célèbre et les business men s’enrichissent. Des millions de doigts s’entraînent à jouer sur une six-cordes et c’est reparti pour un tour. Let there be rock et tout le toutim. Enfin, Bon Scott conclut sans le citer par son propre groupe, qu’il nomme « a 42 decibels rockin’ band », chose amusante quand on sait que 42 décibels correspondent à peu près au bruit d’un réfrigérateur ou d’une bibliothèque. Pas de quoi vriller les tympans. En réalité, les concerts d’AC/DC se rapprochent plutôt des 100 ou 110 décibels... Après quoi le chanteur énonce exactement ce qu’il fait en direct sur scène : « And the singer turned and he said to the crowd / Let there be rock ! » Nous assistons donc ici à un magnifique discours auto-créateur, qui se constitue en tant que partie d’un tout légendaire et qui, en affirmant cette réalité, la fait exister. Bon Scott annonce que sa musique est bonne et forte - ce qui est vrai, et dit au public qu’il va se tourner vers lui et crier « Let there be rock ! » - ce qu’il fait effectivement. Formidable exemple de moment où le rock se regarde lui-même et s’engendre par sa propre parole.

Et puisque Deezer ne contient strictement rien d’AC/DC, si ce n’est quelques reprises toutes plus effarantes les unes que les autres (celle de Let There Be Rock sur le Hometown Tribute est une petite merveille de massacre à la tronçonneuse), voici le clip d’époque. Je vous invite à bien regarder le jeu incomparable de Bon Scott vers 1’08« (ha, ce bouger de main, ce regard coquin !). Aussi doué pour la comédie que les acteurs français dans Inglorious Basterds, le chanteur remet ça vers 3’35 », doigt levé, petit sourire en coin, il pensait visiblement qu’il avait un truc à dire, regarde son texte dans le missel, ha tiens, non... Un grand moment de rock’n’roll, une tragédie pour l’art du clip.



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