Pochettes
Rain Dogs

Rain Dogs

Tom Waits

par Béatrice le 13 juillet 2010

paru en août 1985 (Island Records)

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Rain Dogs, ou Tom Waits qui débarque avec sa clique de vagabonds, dépravés et désaxés pour mettre en scène le deuxième chapitre de sa trilogie bringuebalante, coincé entre Swordfistrombone et Frank’s Wild Year. Une cohorte de chiens errants qui viennent hanter les bouges et les ports, les gares et les cimetières, les trottoirs et les verres de bourbon, à la recherche de leur parfum égaré : les « rain dogs », ce sont les chiens dont la pluie a lavé l’odeur, leur volant la boussole qui indiquait le chemin de leur foyer et les condamnant à l’errance et à l’instabilité. On est donc prévenu, si on ne l’avait pas soupçonné compte tenu de la réputation de Tom Waits : ce disque raconte bizarrement des épisodes bizarres de la vie de personnages bizarres, parfois tristes, parfois glauques, parfois cauchemardesques, parfois poétiques, parfois autre chose, parfois tout ça à la fois, et souvent une combinaison de ces ambiances - et d’autres - plus ou moins inquiétante et inattendue. Et tout aussi bizarrement, ce drôle de mélange d’ambiances hétéroclites et iconoclastes, où un Tom Waits caméléon louvoie entre les sinuosités d’un labyrinthe instrumental de bric et de broc (Tom Waits : « Si on n’arrivait pas à obtenir la bonne sonorité avec une batterie, on récupérait une commode dans la salle de bain et on la frappait très fort avec un bout de bois », par exemple) s’impose finalement comme extraordinairement cohérent et homogène, tant et si bien qu’on ne s’y perd en fait pas autant qu’on aurait pu le craindre.

Mais un album, si réussi et cohérent soit-il (et même a fortiori s’il est réussi et cohérent) a toujours besoin d’un minimum d’ornementation et d’une devanture qui, à défaut d’être attirante ou séduisante, est supposée arrêter l’oeil et lui donner une vague idée de ce que l’oreille va être invitée à découvrir. En l’occurrence, ils auraient peut-être pu essayer de ressortir un ou deux tiroirs de la salle de bain et de voir ce qu’ils pouvaient en tirer, mais, non, ça n’aura même pas été la peine, ce qui vaut probablement mieux - sans vouloir remettre en cause le potentiel esthétique de tiroirs martelés pour remplacer une grosse caisse décevante et répudiée. Le photographe parfait pour cet album était tout trouvé, et il avait même déjà publié le recueil parfait où dénicher une illustration qui collerait à l’univers du Waits millésimé 85, recueil où il n’y avait qu’à piocher pour dégoter un portrait qui aurait très bien pu être celui d’un des éclopés dont les chemins se croisent sur Rain Dogs. Forcément, Tom Waits ne pouvait pas passer à côté. Il a donc emprunté au photographe Anders Petersen une de ses photos les plus connues, qui n’en était pas à sa première expérience de couverture, et du coup craignait sans doute moins l’exposition que les autres, puisqu’elle avait déjà échoué en couverture du recueil Café Lehmitz, publié en 1978. Tronquée pour tenir dans le carré réglementaire et flanquée d’un « Tom Waits - Rain Dogs » bicolore singeant un « Elvis Presley » renversé et décoloré, la photo en question passe sans plus de cérémonie des rayons photos des librairies aux bacs des disquaires.

Alors ? Alors, assez parlé du Tom, puisque ce n’est pas lui qui est à l’origine de la pochette, pas plus que ce n’est lui qu’on voit dessus - même s’il y a effectivement une ressemblance vaguement troublante entre le chanteur et l’homme dont le visage tourmenté orne le centre de la pochette. Revenons à Anders Petersen, sans qui Rain Dogs n’aurait pas autant été Rain Dogs, ou en tout cas l’aurait été très différemment. Né en 1944 à Stockholm, ce photographe suédois s’est installé à Hambourg à la fin des années soixante, et, en traînant dans les ruelles du voisinage de Reeperbahn, a déniché un troquet ouvert quasiment 24 heures sur 24, le Café Lehmitz ; là, il a croisé marins, dockers, prostituées, travestis, maquereaux, chauffeurs de taxis, délinquants et poètes - enfin, toute une fresque de la faune urbaine rejetée sur le bas-côté des ruelles glauques, et découvert un pan voilé de la société allemande de l’époque, qui ressemble étrangement au pan de société américaine romancé par Tom Waits. Il va y élire domicile (enfin, tout du moins le choisir comme « lieu de travail ») pendant près de trois ans, de 1967 à 1970, et y partager le quotidien des habitués, capturant des instants de cette vie en décalage dans sa machine à voler les images. Sélectionnées et compilées, ces photos seront la matière au tout premier recueil du photographe, paru en 1978 et qui porte simplement le nom du café, quoique ce livre ne rassemble (on s’en serait douté) qu’une infime partie des photos prises pendant ces trois années : 350 en tout, dont la première exposition a eu lieu dans le café en question, en hommage à ces gens qui animent les clichés en noir et blanc de Petersen comme ils faisaient vivre le Café Lemhitz. Et s’il y a bien quelque chose de commun à ce recueil et à l’album concocté par Tom Waits une quinzaine d’années après le séjour hambourgeois de Petersen, c’est sans doute cette sorte de tendresse brute et rêche, mais sincère, qui se dégage des lambeaux de vies à partir desquels sont assemblées les deux oeuvres, dans un mélange de bizarrerie et d’ordinaire, de désespoir et de joie de vivre, après tout, de sécheresse et de douceur, de décadence et de fierté. Anders Petersen en parle comme s’il y avait , finalement, plus de vérité et de chaleur qu’ailleurs dans ce café misérable : « Les gens du Café Lehmitz avaient une présence et une sincérité qui me manquait à moi, » dit-il, « Ce n’était pas un problème d’être désespéré, d’être tendre, de s’asseoir tout seul ou de partager la compagnie d’autre. Il y avait beaucoup de chaleur et de tolérance dans ce cadre précaire. »

La photo qui nous intéresse n’a pas était choisie pour figurer en couverture pour rien ; c’est sans doute une des plus frappantes et des plus inhabituelles du recueil. Elle représente Lily et Rose, dont on ne sait pas grand chose, pour ne pas dire rien, en dehors du fait qu’ils portaient des noms de fleurs et passaient du temps dans le Café Lehmitz, au temps où il n’avait pas encore été remplacé par une église. Leur destin aura été de finir immortalisés dans une pose qui, bien que somme toute assez banale, est rendue vaguement troublante pour on ne sait trop quelle raison : l’éclat de rire figé de l’une qui contraste avec le visage triste et fatigué de l’autre ? le cadrage, très proche des deux personnages, qui crée une impression de proximité presque gênante ? le bras tatoué et musclé qui cherche le réconfort d’une main aux ongles vernis ? L’aspect déroutant de cette photo est encore plus frappant sur la pochette de Rain Dogs : le fait de la couper et de n’en conserver que le haut renforce encore l’effet de close-up, et place les deux visages en plein centre ; que le contact presque direct entre un franc sourire et des yeux fermés recherchant à tâtons le réconfort saute alors aux yeux avec encore plus de vigueur. Et voilà donc les deux rain dogs d’Anders Petersen le visage barré par le nom de Tom Waits et le titre de l’album imprimés en jaune et cyan clinquants et dans une typographie basique, chevauchant la photo comme s’il avait fallu les rajouter au dernier moment, en faisant au moins coûteux en encre et impression. Une fois encore ce n’est pas un cadre de luxe qu’on offre à Rose et Lily, et ils restent coincés dans un décor précaire, un peu bancal, un peu gris - mais après tout, après tout ce temps, c’est probablement devenu leur chez-eux, et il y a fort à parier qu’ils n’auraient pas été tellement dans leur élément si on les avaient balancés sur une pochette plus léchée et travaillée. Leurs compagnons d’infortune qui peuplent les chansons non plus, d’ailleurs.

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