Incontournables
Rubber Soul

Rubber Soul

The Beatles

par Aurélien Noyer le 12 avril 2011

Paru le 3 décembre 1965 (Parlophone)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Or en 1965, les Beatles, accaparés par un emploi du temps ahurissant (six albums, deux films, des dizaines d’émissions télé ou radio et plusieurs tournées mondiales en moins de trois ans) et laissant la complète gestion de leur carrière à Brian Epstein, n’ont pas eu l’occasion de se construire ce genre de masque... d’autant plus qu’ils sont toujours censés être les Fab Four, les petits gars de Liverpool. Aussi ressentent-ils intensément les changements induits par ce succès sans précédent, si intensément que Lennon en fera une dépression qu’il baptisera sa période “fat Beatle”.

JPEG - 4 ko
Lennon, période « fat Beatle »

Et à l’heure où le groupe commence à se lasser d’écrire des chansons sur le sempiternel boy meets girl mais où ils n’ont pas encore pris l’habitude de mettre en scène des personnages comme Eleanor Rigby et le père McKenzie, Bungalow Bill, Mr Kite, Prudence, Polythene Pam et Mister Mustard (le héros de Paperback Writer n’est encore qu’une ébauche de ces personnages), ils vont trouver le sujet principal des chansons de Rubber Soul dans leur propre vie. Pour hautement narcissique qu’elle soit, la démarche n’en est pas moins fructueuse... ceci grâce d’abord au recul qu’ont les Beatles par rapport à leur situation : si plus personne ne peut ignorer à quel point ils sont célèbres, eux gardent encore un esprit assez terre-à-terre et voient le cirque des allers-et-venues des groupies, des courtisans et des parasites avec beaucoup d’amusement (Drive My Car et Norwegian Wood (The Bird Has Flown) l’évoquent avec mordant). Ensuite l’exemple de Dylan (qu’ils ont rencontré en août 1964) les a poussé à travailler les paroles de leurs chansons et leur a donné les outils stylistiques pour exprimer au plus juste leur ressenti vis-à-vis de leur propre gloire.

Or si Rubber Soul est un album clairement plus introspectif que les précédents, on n’y retrouve pas une once de fausse modestie. Dans une démarche d’une totale intégrité, les Beatles ne tombent pas dans le discours convenu, n’essaient pas de faire croire que la célébrité ne les a pas changé, qu’ils sont toujours les mêmes à l’intérieur. Lorsque John Lennon chante In My Life, il se rend bien compte qu’il n’y a plus de retour possible, il n’est définitivement plus un simple gamin de Liverpool...

There are places I remember
All my life, though some have changed
Some forever, not for better
Some have gone and some remain
All these places had their moments
With lovers and friends I still can recall
Some are dead and some are living

… il est désormais bien plus que ça. Il est mieux qu’une star, il est un Dieu. Et en écrivant cela, je n’évoque pas plus la mégalomanie (bien réelle) de Lennon que je ne recours à une quelconque hyperbole. D’une part, l’idée d’associer pop-music et religion, de voir comment l’une et l’autre provoquent des réactions similaires auprès des fidèles et des fans n’est clairement pas nouvelle. D’autre part, les Beatles sont un des plus parfaits exemples de cette analogie tant de multiples éléments musicaux et extra-musicaux de leur carrière suggère un tel lien. Prenez par exemple l’enchaînement de leurs deux films, A Hard Day’s Night et Help !. Dans le premier, le groupe se faisait poursuivre par ses fans. Dans le deuxième, ce sont cette fois des fanatiques religieux, presque comme si le glissement de l’un vers l’autre était naturel. Autre fait intéressant, en juin 1966, les Beatles sont le premier groupe de rock à jouer au Budokan de Tokyo, l’arène étant jusqu’alors considérée comme sacrée et réservée aux arts martiaux. Leur concert provoquera d’ailleurs un petit scandale. Il y a bien sûr la petite phrase de John Lennon (“We’re more popular than Jesus now ; I don’t know which will go first - rock’n’roll or Christianity.”) mais surtout l’explication qu’il en donnera, où il associe de façon encore plus flagrante religion et pop-music en terme d’impact sur les foules : “I just said [the Beatles] are having more influence on kids and things than anything else, including Jesus.

Et avec une parfaite lucidité, les Beatles en étaient non seulement rendu compte de leur statut “divin” au moment d’enregistrer Rubber Soul, mais ils en assumaient les différentes aspects. Ils évoquent tour à tour la forme d’un être enfermé dans son solipsisme et néanmoins tout puissant (Nowhere Man), les perceptions de quelqu’un qui aurait soudain le don de « double vue » et pourrait voir « à travers les choses » (I’m Looking Through You) et les souvenirs de quelqu’un qui ne pourrait plus revenir en arrière (In My Life)... bref, ils évoquent les sensations de quelqu’un qui ne se trouverait plus tout à fait dans la même réalité que le commun des mortels, qui aurait accès à une autre vérité. Même les chansons à propos des filles, reliquat des Beatles « première version », imaginent désormais la séparation comme un départ vers un ailleurs lointain dans le temps et l’espace (You Won’t See Me, Wait), ou carrément vers l’au-delà (Girl, What Goes On)



[1J’y reviendrai si ma flemme me laisse un peu de répit.

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



1. Drive My Car (2:25)
2. Norwegian Wood (This Bird Has Flown) (2:01)
3. You Won’t See Me (3:18)
4. Nowhere Man (2:40)
5. Think For Yourself (2:16)
6. The Word (2:41)
7. Michelle (2:40)
8. What Goes On (2:47)
9. Girl (2:30)
10. I’m Looking Through You (2:23)
11. In My Life (2:24)
12. Wait (2:12)
13. If I Needed Someone (2:20)
14. Run for Your Life (2:18)
 
Durée totale : 35:50