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The World Is A Ghetto

The World Is A Ghetto

War

par Emmanuel Chirache le 8 février 2011

Paru en novembre 1972 (United Artists)

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1972 : les mouvements hippie et pour les droits civiques des Noirs ont du plomb dans l’aile, minés par la violence, les morts brutales, la drogue et les querelles d’ego. L’un comme l’autre cherchaient à inventer de nouvelles solidarités, interraciales, communautaires, pacifistes, et même s’ils y sont parvenues en partie, ces solidarités commencent doucement à se désagréger sous les coups de boutoir de l’individualisme tout puissant. Comme un symbole, beaucoup de groupes de rock et de soul se dissolvent pour voir leur leader tenter l’aventure en solo. Côté soul, Diana Ross quitte les Supremes, Curtis Mayfiled délaisse les Impressions, Smokey Robinson lâche les Miracles, Eddie Kendricks abandonne les Temptations. On le sait, les groupes de la British Invasion ne connaîtront pas tous ce phénomène, mais certains, et non des moindres, voleront également de leurs propres ailes : les Beatles se séparent, Van Morrison avait déjà mis les Them de côté dès 1967, et Eric Burdon quitte les Animals en 1969 pour rejoindre un groupe de funk rock californien appelé War.

Ensemble, ils feront un bout de chemin et deux albums, sur lesquels se côtoient le génial (Tobacco Road) et le super bof (au pif Beautiful New Born Child), avant que Burdon ne quitte finalement le groupe, usé par un divorce, les drogues et le travail. War signe alors un deal avec United Artists pour une série d’albums, dont The World Is A Ghetto est le troisième et meilleur représentant. Une fois l’ancien chanteur des Animals parti, le groupe se transforme en collectif anonyme et fusionnel. Tout le monde joue, tout le monde chante, tout le monde est crédité à la composition du disque. Fusion donc, comme la musique de War, mélange de soul, rhythm’n’blues, jazz, rythmes latinos, funk et rock. Dès le hit The Cisco Kid, ces Californiens affirment leur amour de la vibe caribéenne, avec ce titre funky et dansant un peu dans la lignée du mythique Spill The Wine qu’ils avaient joué en compagnie de Burdon quelques années plus tôt.

Mais il y en a ici pour tous les goûts, et Where Was You At se promène entre soul et rhythm’n’blues, démontrant le goût des musiciens pour les harmonies vocales et l’épanouissement instrumentale ; tout au long du disque chacun y va de son solo ou presque, ici une pointe d’harmonica jouée par le Danois Lee Oskar à l’afro impressionnante, là un monologue au saxo entonnée par Charles Miller... et la démocratie participative culmine avec City, Country, City, treize minutes de jam qui flirtent avec la face sombre du funk des seventies : le funk « progressif ». Car s’il est entendu que tout le monde aime le funk aujourd’hui, beaucoup ne le connaissent pas tant qu’ils veulent bien le dire et ce serait faire déshonneur au genre de ne pas s’apercevoir qu’il possède aussi ses propres vices. En effet, une partie non négligeable de l’énorme production funk de cette époque est à reléguer aux oubliettes pour cause de mégalomanie, au mieux juste bonne à sampler comme le feront à l’envi rappeurs et amuseurs de la french touch. Difficile en effet de ne pas bailler d’ennui à l’écoute de certains morceau du Larry Graham Band ou de Bootsie Collins par exemple, qui n’ont pas fait que des trucs sympas, loin de là. Ils ne sont pas les seuls à s’être égarés par moments, et ce City, Country, City n’est pas forcément ce qu’on préfère ici.

Pour autant, les War tapent le bœuf plutôt avec élégance, et on s’emballe totalement sur la longue prière de The World Is a Ghetto, sans doute l’un des meilleurs titres funk soul de cette période, quête d’un foyer accueillant, recherche d’un bonheur égaré qu’on trouve au coin de la rue (« Happiness is here, have your share »). Des couplets mélancoliques précèdent un refrain entraînant, alors qu’un délicieux break au saxo étire sa complainte peu à peu volontaire et conquérante. Impossible de ne pas reprendre alors les paroles dans un élan de foi aveugle :

Don’t you know that it’s true
That for me and for you
The world is a ghetto

Oui, le monde est un ghetto, mais on peut y trouver amour, bonheur et repos. Plus sobre que d’autres, War évite ainsi les clichés du funk qui se dressaient sur sa route : basse omniprésente, anarchie mélodique, wah wah pour film de boules. Au contraire, le groupe maîtrise bien son sujet et se permet des petites perles de tempo bluesy comme ce Four Cornered Room impérial, où rythme lancinant et harmonies vocales installent l’oreille dans un fauteuil moelleux propice au songe et à la perte de conscience. Ceux qui connaissent bien leur Jeffrey Lee Pierce ne manqueront pas de noter une micro ressemblance avec le riff de Stranger In My Heart tiré de son opus en solo Ramblin’ Jeffrey Lee. Ce n’est pas un hasard, il y a du blues sombre et hypnotique dans ce titre de War, qui commence par plus de deux minutes de chœur envoûtants, suivi par un effet flanging sur les voix et la batterie. Cet effet, qui consiste à reproduire sur deux bandes le même son pour ensuite ralentir une de ces bandes, produit une sonorité psychédélique curieuse qui contribue à la beauté de la chanson [1].

Pour nous sortir de notre rêverie, les musiciens terminent sur un air de samba, un au revoir chaleureux, un dernier chant collectif avant la fin de la fête, où chacun retournera chez soi. En six petits morceaux, le groupe a réussi à graver dans la cire l’un des meilleurs albums de funk, bien que cette étiquette soit restrictive compte tenu de tous les courants représentés sur The World Is A Ghetto. La pochette, dessinée par Howard Miller, représente une Rolls Royce, dont les couleurs vives contrastent avec celles des immeubles et des passants, coincée en plein ghetto à cause d’un pneu dégonflé. Une bonne illustration du propos global, résumé ainsi par le percussionniste et batteur Harold Brown : « A l’époque, on passait du temps autour de Malibu, et à Hollywood. Et un jour nous sommes tombés sur des toilettes qui ne marchaient pas. Alors nous nous sommes rendus compte que même les bourges, les gens qui vivent dans ce genre de grandes banlieues riches, hé bien ils ont leurs propres problèmes, leurs voitures tombent en panne, etc. Donc nous avons réalisé que le monde entier était un ghetto. Et c’est à chacun de nous de faire avec son environnement et de travailler avec lui. Nous croyons sincèrement que dans la vie, tout le monde peut y arriver. Ce n’est pas important qui tu es, d’où tu viens, à quelle classe tu appartiens. Mais nous ne pensons pas comme certains qui disent “hey, si je n’accumule pas plein de richesses, alors je suis un raté.” [...] Ce que nous disons, nous, c’est “Sortez et faites du mieux que vous pouvez. Travaillez les uns avec les autres. En équipe.” C’était le message de War. Nous voulions rassembler les gens à travers la musique. » Make love, says War.



[1L’utilisation la plus fameuse de cette technique peut s’entendre sur le hit Itchycoo Park des Small Faces.

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