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Yoshimi Battles The Pink Robots

Yoshimi Battles The Pink Robots

The Flaming Lips

par Antoine Verley le 26 septembre 2011

Paru le 15 juillet 2002 (Warner Bros)

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Comme chacun sait, le rédacteur d’Inside se fait un point d’honneur à ne pas tomber dans l’admiration aveugle pour un groupe, à poser méthodiquement les limites et les fautes du travail global d’un artiste. Mais avec les Flaming Lips, purée, c’est duuuur… Si dur qu’on pardonnerait presque à ce grand allumé de Wayne Coyne ses récentes excentricités (comme la chanson conçue pour être jouée simultanément sur 12 iPhones en même temps… Non mais des iPhones, quoi !). Pourquoi, me direz-vous, faire ainsi impasse sur cette règle séculaire ? Parce que le groupe est irréprochable, justement : inventif, travailleur, intelligent, courageux, drôle, sincère, aux textes splendides, une capacité à créer encore des albums au niveau de leurs chefs-d’œuvre passés après 28 ans (surtout les 15 dernières années, en fait) d’évolution stylistique constante et passionnante sans faux pas, des innovations techniques extraordinaires, une esthétique enfantine sans une once de second degré et sans perdre de vue la cohérence de sa démarche, des concerts totalement dépourvus de cynisme comme instants d’intense communion avec un public qu’on ne prend MÊME PAS pour des cons (y’a des gens, je vous jure) et qu’on s’acharne à rendre heureux coûte que coûte ; en plus, Wayne Coyne ne se drogue pas, enfin, presque pas par rapport à ce qu’on pourrait penser en écoutant le groupe, a une putain de voix et est un putain de songwriter. Autant d’éléments qui, au moins, font que personne de sérieux ne se risquerait à qualifier le groupe, du moins sans de solides arguments, de « Genesis des années 90 »… Et il est de notoriété publique que Nicolas Ungemuth n’est pas quelqu’un de sérieux.

Les Flaming Lips existent depuis 1983, où ils firent leurs premières armes au sein de la scène alternative, sortant une poignée d’albums de noise / shoegaze (qui fait encore le distinguo ?) leur faisant un nom dans le milieu. Ce n’est qu’avec Transmissions From The Satellite Heart en 1993, et surtout le single She Don’t Use Jelly, que le groupe sortira de ce carcan underground épuisant ; suivra le chef-d’œuvre lo-fi maîtrisé Clouds Taste Metallic qui lui assurera une notoriété plus solide, mais c’est l’album Soft Bulletin, en 1999, qui tirera définitivement le groupe de l’anonymat. Salué par la critique comme par le public, celui-ci fut notamment remarqué pour son utilisation de l’acoustique du studio « comme instrument à part entière », poncif resservi par la rock-critique un nombre de fois incalculable depuis Brian Eno. On aura abondamment comparé l’objet à Pet Sounds du fait des nombreuses innovations dont il se faisait le porteur, mais, en vérité, s’il est un album des Lips qui mériterait davantage d’y être comparé, c’est Yoshimi, puisqu’à l’instar du chef-d’œuvre des Beach Boys, il traite formellement et foncièrement du passage à l’âge adulte.

Le « coming of age », donc… Le choix seul du thème est encore un pain dans la gueule de la mythologie rock. Les Flaming Lips, alors à près de quarante ans, actent ainsi que le recul et la maturité ne nuisent pas au traitement du sujet, bien au contraire : leur déjà longue expérience leur permet de mettre leur maîtrise instrumentale au service de structures musicales inédites et de sons neufs qui insuffleront au récit fraîcheur, modernité et jouvence, sur ce qui est probablement le moins rock de leurs albums, densément peuplé de sonorités électroniques et synthétiques.

Un débat qui fait rage chez les trois glands qui s’y intéressent encore est le suivant : l’album est-il un album concept ? Franchement, si les rédacteurs de ce site se pètent les bretelles à analyser des albums dans leur cohérence pour en dégager des thèmes et en évaluer la pertinence, c’est bien parce que le terme de « concept-album » est au mieux un pléonasme vulgaire et éculé, au pis la marque que la critique contemporaine peine encore à assimiler la personnalité intrinsèque des albums qu’elle écoute, espérant au mieux n’en dénicher que quelques bonnes chansons histoire de passer l’hiver (il me semble avoir encore lu récemment cette catchphrase insupportable à la fin de la critique d’un album d’un groupe tout à fait quelconque : « de quoi tenir jusqu’au prochain ». FFFFFUUUUUU).

La question du concept-album fut d’ailleurs maintes fois posée à Wayne Coyne, qui répondit systématiquement par la négative. Après tout, les morceaux de Yoshimi Battles The Pink Robots peuvent éventuellement être écoutés indépendamment. L’album est, à la différence de l’étonnant Embryonic par exemple, bâti comme un album de chansons et non comme un monolithe insécable. Et c’est bien de cette manière que le public l’a reçu : l’album rencontra un immense succès commercial [1], supérieur même à celui atteint par Soft Bulletin, et reçut un disque d’or ; Do You Realize ?? fut officiellement sacrée hymne officiel de l’Etat d’Oklahoma ; deux singles (Do You Realize ?? et Yoshimi Battles The Pink Robots Pt.1) et deux EP (Fight Test et Ego Tripping At The Gates Of Hell) en furent issus ; Approaching Pavonis Mons by Balloon décrocha même un Grammy. Tout ceci prouve le potentiel commercial des morceaux, ou, plus joliment dit, la puissance évocatrice de la dynamique de « chanson » dans son individualité.

Car des chansons, il y en a, toutes plus belles les unes que les autres. Chacune s’ouvre sur un univers musical en phase avec sa thématique et un arc narratif a priori dissocié des autres. Fight Test conte l’effondrement des certitudes de Yoshimi (« Thought I was smart, thought I was right ») menant à des questionnements sur sa place dans l’univers, en utilisant la métaphore d’un combat, ou plutôt d’un combat « simulé » (« fight test ») perdu par excès d’assurance. La plongée dans l’univers de la cybernétique commence avec ce One More Robot sussuré pour continuer avec le double-morceau-titre, situé au cœur de l’intrigue : on nous présente Yoshimi ainsi que son combat contre les robots roses, qui symbolisent ses émotions qu’elle devra apprendre à dompter pour vivre dans ce monde froid (synthétique !).

In The Morning Of The Magicians, référence au Matin des Magiciens (1960), traité d’occultisme de Louis Pauwels et Jacques Bergier, est une étape confuse dans le parcours initiatique de Yoshimi : la jeune fille cherche ici des réponses à ses interrogations dans une rationalisation de ses émotions qui manque finalement de causer leur perte (« In the morning I’d awake / and I couldn’t remember / What is love and what is hate / The calculations error »). La désillusion suivante est narrée sur le tristement hébété Ego Tripping At The Gates Of Hell, lorsque le personnage découvre que l’objet de son amour n’est en réalité que son ego, développement narratif mis en exergue par une discrète astuce formelle : le delay sur la voix, donnant l’impression d’autres pistes vocales parallèles à la première, masquant presque le fait qu’il n’existe en réalité qu’un seul et même chanteur, dont l’ego trip le mène à masquer sa solitude en s’inventant des doubles de lui-même. All We Have Is Now est une brève histoire de science-fiction où apparaît un homme du futur (qui n’est autre que le narrateur) qui lui explique pourquoi l’homme n’est pas fait pour aller dans le futur. Magnifiée par la voix de Wayne Coyne montée sur des arrangements étrangement sobres, la conclusion apparaît alors, derniers mots prononcés de l’album : « Tout ce que nous avons jamais eu est maintenant, tout ce que nous avons est maintenant, tout ce que nous aurons jamais est maintenant ».



[1Il fut même question, un temps, qu’il soit adapté à Broadway par Aaron Sorkin (les scripts géniaux de l’immense Social Network et de l’époustouflante série The West Wing)

Vos commentaires

  • Le 1er octobre 2011 à 01:49, par Pimous En réponse à : Yoshimi Battles The Pink Robots

    « (comme la chanson conçue pour être jouée simultanément sur 12 iPhones en même temps… Non mais des iPhones, quoi !). »

    Ça marche sous android.

    Ils sont pardonnés.

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