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Blues

Blues

Jimi Hendrix

par Thibault le 3 juin 2008

4

Réédité en 1994 puis 1998 (MGA Record)

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Un des anciens rédacteurs d’Inside Rock le disait dans son très bon article sur les Home Recordings de Jimi Hendrix, le personnage est beaucoup trop souvent réduit au mec qui jouait plus fort et plus vite que tous les autres (et sous acide avec les dents, s’il vous plaît), et bien des facettes de sa personnalité sont méconnues. Ainsi Hendrix est-il très couramment présenté comme un visionnaire, quelqu’un qui a révolutionné l’utilisation de la guitare électrique en innovant dans quantité de domaines (et c’est entièrement vrai), mais on ne parle que trop rarement des racines de l’homme. Cette compilation permet d’en apercevoir une partie assez large puisqu’elle rassemble onze titres, enregistrés de décembre 1966 à mai 1970, qui montrent le Voodoo Child en train de jouer du blues, celui qui l’a bercé dans sa jeunesse à travers des reprises de ses maîtres, mais également des compositions personnelles. Mais en réalité on aurait pu créditer tous les morceaux à Hendrix, tant il se réapproprie le répertoire des vieux bluesmen avec un feeling et une maîtrise hors du commun.

Ainsi, le très grand intérêt de cette réédition est de présenter Hendrix dans un exercice à travers lequel il se ressource, tout en réinventant constamment les morceaux qu’il joue. Et donc de présenter sous un nouveau regard le talent et l’émotion d’un très grand musicien. Ici, c’est bel et bien l’improvisation, le feeling, qui sont mis en avant, ce qui est l’essence même du blues selon notre homme : « The English music scene calls for pounds and pounds of melody. Irish folk songs call for complicated melodies. I’m from America. Blues is my background and that doesn’t call for much melody. It calls for more rythm, more down to earth hard feeling, whatever you call it - soul » (« La scène musicale anglaise exige des kilos et des kilos de mélodies. Les chansons traditionnelles irlandaise exigent des mélodies compliquées. Je viens d’Amérique. Mes racines, c’est le blues, et ça n’exige pas beaucoup de mélodie. Ce exige plus de rythme, plus de sentiment terre-à-terre, peu importe comme on l’appelle - de l’âme. ») . En effet, d’un côté Hendrix était un perfectionniste de studio, un acharné du travail, qui n’hésitait pas à faire rejouer tel morceau plus de vingt-cinq fois s’il n’était pas satisfait du résultat, ce qui provoquait de fortes tensions entre les membres du groupe, les ingénieurs et lui même. Et de l’autre, il y a cet homme qui considère l’âme comme la source de la musique et du talent. Conscient que cette tension nuisait à la réalisation de ses albums, Hendrix lâchait la bride de temps en temps en organisant des séances de jam détendues, le plus souvent à partir de reprises pour recentrer tout le monde sur l’essentiel et se faire plaisir.

Ainsi, sur ce disque, on trouve essentiellement des morceaux enregistrés dans l’année 1969, autrement dit à l’époque où l’art d’Hendrix atteint son sommet. Il est alors capable de jongler entre morceaux rock’n’roll fulgurants de concision et d’efficacité (All Along the Watchtower ou Freedom par exemple) et longs solos souvent improvisés dans des tempos plus lents et plus lancinants, plus proches de la base blues donc. Forcément, c’est de ce côté-ci que se situe cette compilation qui montre Hendrix partir de la rythmique primaire, avec une forte assise basse/batterie à la mesure binaire très appuyée, pour étendre ses solos, les vriller, les étirer et les tordre avec dextérité tout en gardant une émotion d’une très grande rareté. Les morceaux sont longs (seuls quatre durent moins de six minutes) mais toujours d’une fluidité géniale, évidents, naturels, et portent une véritable signature musicale. Delfeil de Ton écrivait à propos de Boris Vian « Il n’y a pas beaucoup d’écrits de Vian dont il ne suffise de lire trois lignes anonymes pour dire tout de suite : » Tiens, c’est du Vian ! « Ils ne sont pas nombreux, les écrivains dont on puisse en dire autant. » On peut en dire autant de Jimi Hendrix, l’homme a laissé une patte musicale unique, sa façon de jouer est reconnaissable entre mille ; impossible de se tromper à l’écoute, on sent que c’est du Hendrix sans même savoir quel morceau passe. Evidemment, si vous n’aimez pas le gratouillage de guitare ce disque va vous ennuyer, mais les amateurs du genre seront aux anges à chaque note jouée.

Et au-delà du choix et de la qualité des morceaux, un autre mérite de cette compilation est de placer Hendrix aux côtés de ses pairs, en grand bluesman qu’il est, comme le montre la très belle pochette, où le visage du Voodoo Child se confond avec une mosaïque représentant Robert Johnson, Lighting Hopkins, Howlin’ Wolf ou Muddy Waters, autant de modèles artistiques pour l’enfant noir de Seattle qui passa sa jeunesse à écouter leurs oeuvres. Et l’homme ne cache pas qu’ils ont eu une grande influence sur sa musique « Blues to me means Elmore James, Howlin’ Wolf, Muddy Waters and Robert Johnson. I like Robert Johnson. He’s so cool. That sort of music gets the message over and comes through so easily. I listen to everybody, but I don’t try to copy anybody. If you start to copy note for note your mind starts wondering. Therefore, you dig them and then do your own thing. » (« Le blues pour moi signifie Elmore James, Howlin’ Wolf, Muddy Waters et Robert Johnson. J’aime beaucoup Robert Johnson. Il est tellement cool. Cette musique fait passer le message et passe si facilement. J’écoute toute le monde, mais je n’essaye pas de copier qui que ce soit. Si tu essaye de copier note à note, ton esprit s’égare. Du coup, tu les apprécies et après fais ton propre trucs. ») D’ailleurs, le premier morceau du disque est un blues acoustique joué sur une guitare douze cordes, et un très bon exemple de l’influence des bluesmen su-cités sur Hendrix. Et le disque se termine par la même chanson, mais jouée dans une version live de douze minutes gorgées d’électricité et de tension, un véritable déluge sonore qui contraste parfaitement avec la sobre version acoustique. Et qui montre bien le parcours d’Hendrix, d’un musicien qui emporte tout avec lui pour mieux le refaire selon ses goûts.

Et, comme pour toutes les rééditions faites par la Hendrix Family, le son est excellent, l’objet irréprochable, avec un livret très soigné et de belles photos, beaucoup de paroles d’Hendrix (celles que j’ai citées proviennent toutes du livret), de nombreuses informations sur les morceaux choisis (lieux et dates d’enregistrement, musiciens présents, etc.) et toute une partie sur les racines et les goûts du Voodoo Child. Une compilation indispensable pour les fans mais que l’on conseillera aussi à tous ceux qui veulent découvrir ces autres aspects de la musique et de la personnalité d’un grand bluesman.



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Tracklisting :
 
1. Hear My Train Comin’ (acoustic) (3’05")
2. Born Under A Bad Sign (7’37")
3. Red House (3’41")
4. Catfish Blues (7’46")
5. Voodoo Chile Blues (8’47")
6. Mannish Boy (5’21")
7. Once I Had A Woman (7’49")
8. Bleeding Heart (3’26")
9. Jelly 292 (6’25")
10. Electric Church Red House (6’12")
11. Hear My Train Comin’ (electric) (12’08")
 
Durée totale : 72’27"