Incontournables
The Best Of Sam Cooke

The Best Of Sam Cooke

Sam Cooke

par Emmanuel Chirache le 14 juin 2011

Paru en 1962 (RCA/Sony BMG)

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Sam Cooke était beau [1] et intelligent. Il chantait le gospel comme personne, inventa la soul presque à lui tout seul, brisa les barrières du racisme pour devenir une icône de la pop, composait ses chansons lui-même et fonda le premier label tenu par un Noir, SAR Records. Son disque Sam Cooke at the Harlem Square Club enregistré en 1963 est considéré comme l’un des lives les plus sauvages et euphoriques de musique soul. Pourtant, celui que son ami Mohammed Ali surnommait « le plus grand chanteur de rock’n’roll du monde » n’a jamais connu la gloire d’un James Brown, d’un Ray Charles ou d’un Michael Jackson. Incroyable mais vrai. Sa mort précoce et trouble, survenue en 1964 dans un motel sordide près de Los Angeles, y est sans doute pour quelque chose. Une sombre histoire de prostituée, de viol et de bagarre avec la gérante qui finit par un coup de feu dans le torse. « Lady, you shot me » ! aurait été les dernières paroles, pleines de bon sens, de la vedette. Finir sa vie à moitié à poil (il portait une sorte de peignoir et rien en dessous) assassiné par la tenancière d’un bouge glauque après avoir forcé une pute à copuler, on peut trouver mieux pour asseoir son image de marque. Si, je vous jure.

A 19 ans, Sam Cooke démarre sa carrière en devenant le leader trop mignon des Soul Stirrers, mythique quartet de gospel originaire du Texas et fondé par Roy Crain dans les années trente. Comme le Sammy est beau gosse et ambitieux, il comprend vite que la musique religieuse est dépassée par le rock’n’roll et le rythm’n’blues. Certes, le genre possède ses fervents adeptes et les jeunes filles l’adorent, mais les grenouilles de bénitier ne suffisent plus au chanteur. Le garçon voit plus loin, il voit le gospel se séculariser en fusionnant avec le rock et le R’n’B. Ce qu’on appelle communément la soul. En 1957, Sam Cooke signe donc chez Keen, petit label angelno récemment créé. Dès son premier single You Send Me, présent sur ce disque, le chanteur se hisse au sommet des charts pop ! une place de numéro un qu’il n’occupera ensuite plus jamais, malgré une longue litanie de tubes... A partir de 1960, sa notoriété grandissante le pousse à rejoindre la major RCA et son lot de stars (Elvis, Harry Belafonte, Paul Anka) sans pour autant varier une recette qui marie le romantisme des paroles au lyrisme pop d’une musique par ailleurs toujours dansante, que ce soit pour un slow ou sur un rythme entraînant. Cette stabilité, l’artiste la cultive d’autant plus qu’il conserve la plupart de ses musiciens fétiches, Clifton White et Rene Hall à la guitare, Earl Palmer à la batterie.

En 1962, la maison de disque considère que Sam Cooke a suffisamment de tubes derrière lui pour sortir une compilation, laquelle contient aussi les singles publiés chez Keen puisque RCA avait pris l’habitude depuis Elvis Presley d’acheter l’ancien catalogue des stars qu’elle attirait dans son giron. De You Send Me à Bring It On Home To Me, c’est donc presque toute une carrière qui défile, même si plusieurs chansons grandioses manquent à l’appel (on pense à Ain’t That Good News, A Change Is Gonna Come, Good Times) et pour cause : elles n’existaient pas encore à l’époque. Parfois décrié pour ces lacunes, ainsi que pour son aspect de « best of » qui connut longtemps une édition CD assez médiocre, The Best Of Sam Cooke mérite pourtant largement sa place d’incontournable. Tout d’abord parce que ce disque est resté durant de longues années le seul et unique moyen d’entendre la musique de Sam Cooke, les autres albums étant alors indisponibles en vinyle (puis en CD). Il a donc permis à certains auditeurs de conserver un lien avec le chanteur, tandis que d’autres le découvraient par ce biais. Que nous ayons ici affaire à un best of n’a rien de singulier ni de dérangeant : les 33 tours du début des années soixante ressemblaient souvent à un agrégat informe de singles. Quant à la qualité du son, la réédition de 2005 met fin aux accusations de piètre niveau sonore qu’on a pu lire ici ou là.

D’où vient l’incroyable force de Sam Cooke ? Quoiqu’on fasse, quoiqu’on prétende, impossible de lui résister. Celui qui n’aime pas la mièvrerie sentimentale, les ballades à l’eau de rose et les slows baveux craquera dès les premières notes de You Send Me, qui est tout ça à la fois sans qu’on s’en récrie. Quiconque est allergique aux mielleux arrangements et aux bons sentiments finira par céder telle une digue hollandaise sous la montée des eaux issue du réchauffement climatique. Sous le coup de l’émotion, le cynique sortira ses mouchoirs puis chantera en symbiose sur Only Sixteen et ondulera du bassin en écoutant Everybody Loves To Cha Cha Cha. Chœurs délicats, guitare acoustique précautionneuse et voix pénétrante : on pense parfois au Ray Charles pop de Modern Sounds In Country And Western Music. Certains morceaux sont de purs joyaux en provenance du pays des Bisounours, comme (What a) Wonderful World et ses paroles de cancre amoureux :

Don’t know much about history
Don’t know much biology
Don’t know much about a science book
Don’t know much about the french I took
 
But I do know that I love you
And I know that if you love me too
What a wonderful world this would be

« Je suis en terminale alors que j’ai vingt-deux ans, je suis un gros nase pas foutu de lire un bouquin ou de calculer une racine carrée, mais je t’aime ». Putain, c’est beau. Attendez, je sors un kleenex pour essuyer vos petites larmes de bonheur. C’est musicalement génial de simplicité, et il ne se passe pas une soirée un peu branchée en Europe sans qu’un DJ ne sélectionne ce titre. Après une reprise sympathique de Summertime, l’auditeur est enfin terrassé par une série de bombes, à commencer par Chain Gang et ses onomatopées (« ouh ! ha ! ») ponctuant une ritournelle à se damner. Il faut entendre Sam Cooke entonner avec une voix au génie impénétrable « That’s the sound of the men working on the chain ga-a-ang » pour comprendre à quel point ces années-là étaient grosses d’espoir pour le peuple noir américain. Même impression à l’écoute du fantastique Cupid ou de l’énergique et archi-connu/pillé Twistin’ The Night Away. Juste après, Sad Mood anticipe d’un an le Crazy de Patsy Cline (grosse ressemblance), avant que Having A Party ne nous invite à festoyer gaiement - à cet égard, il vaut mieux écouter la version absolument démentielle du Sam Cooke at The Harlem Square Club.

Et parce que Sam écrit tout lui-même (avant les Beatles, les Stones et Bob Dylan s’il vous plaît), les chansons possèdent souvent ce petit charme gospel, ce jeu si communicatif de questions-réponses entre le lead singer et ses backing vocals, à l’image du fabuleux Bring It On Home To Me ou de Win Your Love For Me. A chaque fois, le chant de Cooke, sa bonne humeur contagieuse, sa joie de vivre incandescente traversent les âges pour parvenir jusqu’à nous et nous convaincre de trucs stupides : que le monde est beau, que tout le monde aime faire du cha cha cha, que nous allons twister toute la nuit ou que les amoureux sont faits les uns pour les autres. Tout le monde sait que le monde est moche, que le cha cha cha pue du cul, que le twist est mort depuis que Sylvie Vartan l’a chanté, et que les amoureux sont des menteurs. Mais Sam nous persuade du contraire. Si Sam vivait encore aujourd’hui, il aurait convaincu George Bush d’épouser Ben Laden, les FARC de ne pas torturer Ingrid Betancourt, Ingrid Betancourt de ne pas torturer ses co-détenus. A lui tout seul, il aurait conclu la paix entre Israël et la Palestine en chantant une composition intitulée « Arabs And Jews are Wonderful ». Ce n’est pas pour rien si Peter Guralnick, le Marcel Proust de la biographie rock, lui consacre plusieurs chapitres de Sweet Soul Music et un bouquin entier paru en 2005, Dream Boogie : The Triumph of Sam Cooke. C’est parce que Sam Cooke avait la classe américaine, parce qu’il chantait comme un dieu, parce qu’il était pote avec Malcolm X et Cassius Clay. Parce qu’il était un loser aussi, qui ne put jamais rivaliser avec Nat King Cole ou Ray Charles. Bon allez, Sam suffit comme ça.

Article publié pour la première fois le 21 juillet 2009.



[1« Awful pretty » comme disait son ami et admirateur Mohammed Ali.

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1. You Send Me
2. Only Sixteen
3. Everybody Loves To Cha Cha Cha
4. For Sentimental Reasons
5. Wonderful World
6. Summertime
7. Chain Gang
8. Cupid
9. Twistin’ The Night Away
10. Sad Mood
11. Having A Party
12. Bring It On Home To Me
 
Bonustracks de 2005 :
13. Win Your Love For Me
14. You Were Made For Me
15. Nothing Can Change This Love
 
Durée totale :’"