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The Hypnoflip Invasion

The Hypnoflip Invasion

Stupeflip

par Emmanuel Chirache le 8 mars 2011

3,5

Paru le 28 février 2011 (Etic System/Autoproduit)

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Imaginez un peu : vous végétez un vendredi soir devant votre poste de télé et vous tombez sur les Victoires de la musique (quel bel intitulé d’ailleurs, pas la peine d’inventer un nom de chien qui finit en « ar » ni de parler de « récompense », non, en France la musique est victorieuse). Inutile de le nier, votre regard est irrémédiablement happé par le charisme de Zaz, la port altier de Christophé Maé, l’originalité de Ben l’oncle Soul, la fougue d’Eddie Mitchell. Entre deux boutades hilarantes, Marie Drucker vous coupe le souffle par sa connaissance des musiques actuelles, et vous ne regrettez pas d’avoir payé votre redevance cette année, vous en avez pour votre argent ! Bon, vous visualisez le topo, pas besoin de s’attarder. Maintenant, imaginez soudain Marie Drucker en train d’annoncer avec le même ton qui lui fait présenter une prise d’otages comme personne, qu’elle est « ravie d’accueillir le prochain artiste qui va s’avancer sur la scène pour recevoir sa Victoire du meilleur album de l’année. Je vous demande de faire un triomphe à... Stupeflip ! »

Bon, hé bah un truc pareil ne risque pas d’arriver. Stupeflip, c’est l’anti Victoire de la musique, c’est un peu son remède, même. Parce que c’est bien, d’une. Ensuite parce que Stupeflip représente l’autre France de la musique, la frange souterraine et marginale, la partie immergée de l’iceberg que les médias traditionnels s’obstinent plus ou moins à bouder selon leur logique d’apathie intellectuelle. Le « C.R.O.U. » combine en effet image cryptique et musique radicale, bricolages homemade auto-produits et textes à la limite de la rupture. La formule, car c’est une véritable formule, n’est pas très académique mais rencontre un franc succès justement pour tout ce qu’elle représente, parce que c’est aussi ça qu’un mélomane attend de la musique. Qu’elle ne soit pas académique. Stupeflip, c’est encore le groupe qui en parle le mieux. Dès leur premier album, le morceau éponyme prévenait sur fond de beats débiles : « Stupeflip, Stupeflip, c’t’un truc stupéfiant, ça t’agrippe, ça t’attrape, et ça fait pas de sentiment ». Le crew donnait même un petit résumé de sa musique : « Stupeflip, y a des sons de Bontempi et des caisses claires qui claquent [...], des samplers, des guitares et puis deux p’tits connards, qui fument et qui fument et qui fument en jouant de la guitare ». Ce n’est pas tout, Hypnoflip Invasion continue la présentation avec l’excellent Hater’s Killah (voix de gros teubé) : « Stupeflip, c’est pas n’importe quoi, ça fout l’feu, fait l’fou, ça t’handicape quand tu l’as pas. C’t’une construction mathématique, un truc pataphysique qui t’pique comme un aspic ».

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D’après une étude anglaise, le port de la cagoule nuirait à l’orthographe.

Putain, c’est mieux qu’un dossier de presse rédigé par un mauvais stagiaire, non ? Sans saisir parfaitement tous les tenants et aboutissants de la « religion du Stup » (la menuiserie, WTF ? mais l’essentiel est assez clair), j’ai toujours apprécié Stupeflip et je vénère des trucs vénères comme A bas la hiérarchie, 35 animaux morts ou Les cages en métal pour ne citer qu’eux. Il y a chez Stupeflip quelque chose de foncièrement intrigant, des instants rares qui touchent une corde sensible sur le clavier de nos émotions (violons, climax de la chronique), une espèce de main tendue à l’art de l’enfance, une régression puérile et salvatrice. Oui, il y a des phrases, des secondes, des bouts de musique qui me fascinent et m’obsèdent de façon psychotique sur cet album, mais c’est perso, vous pouvez pas comprendre. Des trucs kitschs qui vous catchent (merde je parle comme King Ju), de la nicotine sans patch, des voix pleines de pitch et puis des scratches. Exemple, je n’arrive plus à me défaire du mantra de La menuiserie : « Prendre des p’tits bouts d’truc et puis les assembler ensemble... Prendre des p’tits bouts d’truc et puis les assembler ensemble, et écouter l’résultat tranquille... dans ma chambre », symbole du collage textuel et sonore que le groupe revendique. Le petit ton désabusé de Check Da Krou, son refrain hardcore qui vole en éclats, la voix d’abruti du malentendant ; l’esprit de conquête de Stupeflip vite, les rimes enfantines qui se suivent et ne se ressemblent pas, l’angoissante incantation de Sinode Pibouin, autant de bons moments qu’on ne trouvera nulle part ailleurs.

L’autre facette de Stupeflip, c’est l’amour des années 80, si bien que

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Daft Punk, c’est toi ?

certaines chansons ressemblent à du Lio trash et déconneur. Cette inclinaison était déjà présente sur les opus précédents, mais elle prend ici une place prépondérante (au grand dam des fans hardcore ?) qui donne du bon et du moins bon. Si Hater’s Killah, Gaëlle (« j’adore ton look 80, et tes yeux qui jettent des lasers ») ou Le cœur qui cogne fonctionnent bien, en revanche Le Spleen de petits, Lettre à Mylène, ou Ce petit blouson en daim (trop similaire aux Cages en métal) sont un peu too much et un rien fade en comparaison du reste. Il est vrai qu’on est davantage emporté par la transe des griffes d’un King Ju en train d’envoyer ses allitérations comme (« bonjour, vous avez commandé une métaphore de merde ? ») un boxeur assène ses crochets : « moi chuis Rascar Capac, et j’t’attaque avec mon mike, la vie est une chausse-trappe, pas d’quartier quand les lyrics frappent ».

Même si les paroles font preuve d’une certaine paresse apparente, elles construisent en réalité un petit roman de l’enfance perdue, de l’innocence massacrée, de l’esprit de sérieux adulte qui détruit l’esprit d’insouciance infantile. Ou comment chaque adulte stupide est un ancien enfant intelligent qui a mal tourné. Ce thème porte une résonance d’autant plus forte et puissante que le monde moderne s’ingénie à vouloir perpétuer le mode de vie adolescent mais sans parvenir à se départir de ce sérieux réclamé par une société de plus en plus complexe et difficile à vivre pour l’individu isolé. Et qui ne s’est jamais dit, en apercevant un bel enfant entouré par des parents visiblement débiles que ce regard qui brille allait bientôt perdre son éclat ? Comme le dit Cadillac, l’un des MCs du CROU, « C’est au p’tiot que je cause qu’est en toi à qui je cause : dans ton for intérieur, y a un enfant qui pleure, toi tu te sens plus, lui y s’sent mal, tu l’as séquestré, bâillonné, ligoté ! j’le r’connais le p’tit gars qu’est en toi, le p’tiot, la p’tiote qui chiale dans le fond c’est toi [...] Il est où le p’tiot que t’étais ? il est mort le p’tiot qu’t’étais ! » Voilà, tout est dit, le Stup veut réveiller l’enfant qui dort en nous.

En défendant la veuve et l’orphelin, les faibles et les moches (à ce propos, le sympathique Gem lé moch’ tombe mal : il y a quelques mois Max Boublil a fait la même avec des paroles relativement semblables même si la musique et le ton diffèrent), les parias et les paumés, les gamins et les vieux cons, Stupeflip s’attire notre sympathie. Mais surtout parce qu’il le fait bien. Certes, la durée de vie immédiate de ce Hypnoflip Invasion n’est pas très longue, on peut s’en lasser aussi vite qu’on s’y était immergé, et pourtant sur le long terme on est certain d’y revenir. Une chanson de Stupeflip, ça t’agrippe, ça t’attrape et ça te relâche, mais ça te reprend. Amen.



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Tracklisting :
 
1. Invasion
2. Stupeflip vite !!!
3. La menuiserie
4. Gaëlle
5. Check Da Crou
6. Le spleen des petits
7. Dangereux !!
8. Hater’s Killah
9. Stange Pain
10. Gem lé moch’
11. Sinode Pibouin
12. 72.8 MHz
13. Ce petit blouson en daim
14. Dark Warriors
15. Lettre à Mylène
16. Ancienne prophétie
17. Apocalypse 894
18. La mort à Pop-Hip
19. Le cœur qui cogne
20. Keep The Faith
21. Région Est
 
Durée totale :66’10"