Sur nos étagères
Third

Third

Portishead

par Yuri-G le 27 mai 2008

4

paru le 28 avril 2008 (Island/Universal)

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Alors, voilà. Les première questions s’introduisaient, de vrais doutes. Portishead allait sortir un nouvel album. Après onze ans d’absence. Après le trip-hop, étiquette collée à leur peau (une incarnation parmi d’autres des années 90). Imaginer sa résurrection dans ce nouveau siècle paraissait aussi peu probable que... bon, aujourd’hui tout est plus ou moins probable. En attendant, il y avait beaucoup de questions. La plus fondamentale sur la pertinence de leur retour, de toute évidence. Le choix se portait entre : opportunisme ? besoin pressant, vital d’exprimer de nouvelles choses ? On ne voulait pas voir de solutions médianes. Car il y avait un pan de notre adolescence alors déclinante dans ce groupe (Glory Box, d’accord, et aussi ce deuxième album, surtout lui, inquiétant, mélancolique, nous plongeant dans des périodes troublées). Ils avaient choisi de nous quitter, pas de nouvelles. Le temps et les découvertes filaient. Portishead était devenu l’adolescence. Toute d’importance et de profondeur. Sans plus de suite, on le croyait.

Alors, le moment est venu. On annonce un retour très très sombre. Génial, on ne demande pas mieux. Un mois et demi avant sa sortie, Third est balancé sur internet. Les commentaires affluent, à plein régime, dans toutes les directions. Tentations d’époque. Quand enfin, il se dévoile à nous, on n’arrive pas à former une impression claire. Une oeuvre très sombre, très froide effectivement. La première écoute a quelque chose d’inconfortable. Ce n’est pas pour nous déplaire. Pourtant, pas de plongeon sans retour dans ses émanations sinistres. Quelque chose retient. Dans son écoulement, ce nouvel album se révèle légèrement malaisé. Ou accidenté. Mais il donne soif de persévérance. On s’en félicite, tant de disques sont tellement lisibles aujourd’hui. Ici, il y a du mystère ! Le plaisir d’infiltrer ces zones d’ombre s’attarde plusieurs jours, quelques semaines. Bientôt, on saura.

Et Third s’installe en nous comme le ferait une fièvre. Il est dur de le déloger. Ce disque n’est pas à l’abri des faiblesses, mais il a un tel pouvoir de possession. Portishead a vidé sa musique des traces trop évidemment liées au passé : plus de soul vague à l’âme, de feeling hip-hop. Le trio a intégré toute la dureté de l’époque. Les fantasmes à la John Barry cèdent la place au désespoir, au travers de sons maladifs, de boucles rasant l’âme. Meilleure ouverture possible avec Silence. Batterie claustrophobe et brûlures de guitare se chargent de flinguer l’imagerie familière du groupe, qu’on devine derrière les arrangements de cordes. Il en est ainsi. Le poison coulera tout du long.

En 2008, Portishead est donc planté sur de nouvelles bases (krautrock, electronica, indus). Nourri de tonalités rétro futuristes. Mais tout est agencé de façon actuelle. Clinique, avec peu de chaleur. Par petites touches. Le son a quelque chose de froissé ; les guitares sont plus dissonantes que mélodiques. Des morceaux, on retient leur irrégularité. Les intrusions bancales et bourdonnantes de synthétiseurs, les flux sonores déséquilibrés. Vraiment, le travail sur les textures et les rythmiques impressionne. Le disque ne cherche pas à être beau. Il cristallise le passage de Portishead à un âge adulte, dominé par l’angoisse. Parfois, c’est vrai... on sent la volonté d’atteindre une identité radicalement différente, plus que l’achèvement de celle-ci. Il y a une cohérence variable, certains passages trop inconsistants à la longue (Small). Pourtant le groupe est animé par une recherche de formes, et ça nous parle. Peu importe qu’il y ait des ratés. Ce qu’on entend, c’est une soif de se réinventer. Se dépasser. Qui nous prend à la gorge, même avec des hésitations.

Puis, que dire de la voix de Beth Gibbons ? On mesure pleinement ce que Third contient de cathartique avec son timbre au bord de la justesse. C’est pourtant vrai : elle a perdu en émotion. Simple adéquation avec la musique, en fait. Car maintenant, Beth porte une armée de fantômes dans sa tessiture. Il ne s’agit plus de mélancolie, ni d’une quelconque élégance. Pour hanter les esprits, il faut se désincarner.

Alors, voilà où nous en sommes. On traîne Third comme une mauvaise conscience. Il n’est peut-être pas parfait mais il s’impose à nous, dans ce temps précis. Parce que ses tentations expérimentales sont véritablement humaines, essentiellement fragiles et intimes. Elles refusent l’abstraction et sont toujours proches du malaise présidant à leur création. Ressenties et transcendées par chacun. Quoi de plus juste ?



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Tracklisting :
 
1. Silence (4’59")
2. Hunter (3’57")
3. Nylon Smile (3’16")
4. The Rip (4’30")
5. Plastic (3’27")
6. We Carry On (6’27")
7. Deep Water (1’39")
8. Machine Gun (4’43")
9. Small (6’45")
10. Magic Doors (3’32")
11. Threads (5’47")
 
Durée totale : 49’17"