Films, DVD
Across the Universe

Across the Universe

Julie Taymor

par Céline Bé le 26 avril 2011

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Film musical américain de Julie Taymor, sorti en 2007.

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Les braves gens n’aiment pas les « films de filles ». Récemment, les films d’action et les comics adaptés sont étrangement devenus hype. Les films de filles (FF), eux, sont désespérément restés prisonniers de leur ghetto soirée pyjama.

 Qu’est-ce qu’un FF ?

Un FF se caractérise par son intrigue : une histoire d’amour. Celle-ci se doit d’être arrosée de psychologie de comptoir, de morale (avec un mariage à la fin), parfois de chanson. Le FF est alors une CM – comédie musicale. Across the Universe appartient à cette catégorie : la blonde héroïne mène un amour difficile avec le beau brun et, quand ils sont submergés de sentiments, ils poussent la chansonnette en mode Beatles, le groupe à filles par excellence. Film pour filles et film de fille, puisque c’est la metteuse en scène Julie Taymor aux manettes. Taymor a une filmographie/scénographie bien oestrogénée à son actif, dont les œuvres les plus connues sont un musical, Le Roi Lion, et un biopic au féminin, Frida.

Across the Universe est un vrai FF, un bon FF et un bon film. D’abord, c’est sympa d’avoir un regard pour une fois féminin sur la guerre du Vietnam : la copine, la maman, la sœur, leurs souffrances. Et la minorité homosexuelle est féminine, ça change. C’est même un FF qui se veut FF. Le personnage de Prudence en est la preuve. La jeune fille passe sont temps à regarder, depuis des gradins ou par une fenètre, l’action se tramer sans y prendre sa place. C’est une figure féminine du spectateur. Sa sortie du placard marque accessoirement la moitié du film. To come out the closet est en effet un passage décisif pour un personnage homosexuel inassumé. Elle commence alors à mener sa vie librement, loin des autres protagonistes : peut-être une incitation pour le spectateur à lui aussi/elle aussi « come out to play », vivre plus libre en s’inspirant du film ? Ce serait un message à la fois gentil, inutile et mégalo de la part de Julie Taymor. Probable, donc.

Ensuite, le héros du film de filles est surtout beau gosse et un peu caricatural. Jude est en plein dedans, et pourtant, il est plutôt bien pensé : au milieu de ses amis dont les destins sont changés à tout jamais par un événement historique (la guerre du Vietnam, les émeutes de Detroit), Jude est une figure du déterminisme social et psychologique. Dominé par son origine modeste, qui l’empêche de s’épanouir comme artiste et d’adhérer à l’engagement politique de sa copine plus aisée, il restera toujours un ouvrier des docs liverpuldiens. Privé de père étant enfant et décourageant les amants de sa mère de s’attacher, déçu dans sa quête de figure paternelle et son meilleur ami parti au bout du monde, il traîne son complexe d’abandon de relation capotée en relation capotée. A la presque fin du film, il constate « nothing’s gonna change my world » : ni la guerre, ni le hippisme halluciné (« jai guru deva om… ») ne l’auront empêché de finir là où il avait commencé, chez sa mère à Liverpool.

Les lieux communs du FF sont utilisés à bon escient. Ils tombent en léger décalage du cliché, de sorte qu’on est finalement heureux de se trouver en terrain familier tout en appréciant la fantaisie. Ainsi, la gentille héroïne blonde et parfaite… est une vrai madame-je-sais-tout engagée énervante (type Lisa Simpson et Sally de Quand Harry rencontre Sally), la pom-pom girl chante une chanson d’amour mielleuse (reprise lyrique de I want to hold your hand) à… une autre pom-pom girl, la fameuse rencontre « je t’aide à ramasser les papiers que tu as fais tomber » est recyclée en premier contact des deux héros… masculins, Jude et Max.

 S’assumer, c’est bien ?

Julie Taymor s’assume : je fais un film de filles avec des chansons des Beatles. Elle enchaîne 33 titres des Fab, elle filme ses héros pour les rendre beaux, elle fabrique des histoires qui se terminent bien. Et fait des plans très esthétiques, colorés et théâtraux, avec masques, projections et décors en carton, parfois (Helter Skelter au Vietnam). Le passage Happiness is a Warm Gun avec Selma Hayeck en infirmière sexy démultipliée est par exemple complètement barré, mais fait du sens. Quand on y réfléchit : le tournoiement des lits d’hôpitaux des jeunes vétérans du Vietnam ne symbolise-t-il pas une roulette russe, signifiant qu’on ne sait jamais qui sera la prochaine victime de la guerre ?

Pourquoi s’empêcher de faire du coloré et joli au nom d’un bon goût pessimiste et frustré, qui voudrait qu’une œuvre ne peut être intelligente si elle est optimiste ?

C’est qu’à force de s’assumer, Taymor tombe finalement un peu dans l’auto-satisfaction : « regardez, je mets des masques trop classe à des grands bonshommes bleus, et c’est une référence au téléfilm Magical Mystery Tour que personne n’a eu le courage de visionner à part moi », semble-t-elle parfois nous placarder à l’écran. Sans oublier le bon vieux penchant des réalisateurs de FF pour les mises en scène qui hurlent : « là, il faut pleurer ! » (un petit garçon perdu au milieu d’une émeute qui entonne d’une voix fragile Let it be, non mais vraiment ! J’en larmoie encore).

En outre, la joliesse du cirque de Mr Kite (entre Spy Kids et un clip de la Mano Negra) qui reste si longtemps à l’écran fait inévitablement penser que Taymor se complaît dans ses trouvailles visuelles. Si un tempo long se justifie pour une séquence psychédélique, l’esthétique semble remplacer momentanément le scénario. La spectatrice frôle alors l’ennui, car la séquence casse la trame du film de filles, menant d’habitude avec une régularité de locomotive vers l’inexorable happy end.

 C’est le Bronx, ce film. Ah non, le Village.

Certaines comédies musicales sont un enchaînement de clips. La structure d’Across the Universe s’en approche aussi parfois. Lorsque le film passe par le monde militaire, le Vietnam et ce fameux épisode psychédélique, les chansons ne sont plus vraiment motivées et le visuel devient très irréaliste. Ce n’est pas absurde, puisque justement la guerre du Vietnam et sa réaction hippie tendance LSD étaient des expériences étaient à la fois très fortes et quasi-irréelles pour ceux qui les ont connues. Des expériences en dehors de la réalité. Ce qui différencie ces expériences irréelles de la réalité du film, c’est que dans la réalité, les chansons sont motivées. Au début, Jim Sturgess chante pour raconter son histoire au spectateur et Hold me tight est chantée à un concert. A la fin, les héros chantent encore lors d’un concert (Don’t let me down sur le toit de leur label…) et la chanson à un impact sur la réalité (du film). Au milieu du film en revanche, les personnages se mettent juste à chanter au lieu de parler, et les paroles n’ont même plus de sens. La musique prend alors la place des dialogues jusqu’à se substituer à l’histoire. Le spectateur perd pied, il renonce à trouver des justifications (« mais pourquoi diable chantent-ils ? Et que disent-ils ? Comment peuvent-ils se comprendre ? » ne se demande-t-on pas) et, ainsi, vit lui aussi une expérience étrange, forte et absurde.

Le film est un gros vrac, tenu ensemble surtout par le foisonnement de références aux Fab’ : les beatle-maniaques – et au fond, nous le sommes tous – se sentent chez eux dans le film, même s’ils sont intellectuellement hérissés qu’on ose toucher au saint des saints, faire chanter les petits cantiques pop rock parfaits par des jeunes premiers. Sur-moi ultra-légitimiste mis à part, on se relaxe et on apprécie les mélodies, qu’on aime finalement quand même. Et, évidemment, ce qui est possible avec la musique des Beatles serait impossible avec celle d’à peu près tout les autres monuments du binaire. Il y a même des trucs pas mal : Come together par Joe Cocker, A Day in the Life reprise à la guitare par Jeff Beck. On aurait par contre pu se dispenser de Lucy in the Sky with Diamonds et I am the walrus par Bono, même si la performance gesticulante de l’Irlandais en prédicateur hippie Dr Robert est assez poilante.

Autre axe qui tient les différents éléments divergents du film ensemble : les deux personnages principaux, sur-cohérents. Leur action A couplée à l’événement B entraîne tellement logiquement l’état d’esprit C et la réaction D que Jude et Lucy sont finalement prévisibles. Mais ce n’est pas bien grave, puisque cela participe d’un mouvement global dans lequel le spectateur a tellement de repères, est tellement pris par la main dans l’histoire, que son esprit est laissé libre pour apprécier le reste, la fantaisie des images et des enchaînements de chansons. Les autres personnages, s’ils sont moins recherchés, ont quand même chacun leurs défauts sans être réduits à un trait de caractère, ce qui les différencie de la masse des personnages secondaires de films de filles.

Enfin, la structure du film est tout de même un peu… structurée. Si le dernier Seigneur des Anneaux a dégouté à jamais le public mondial des fausses fins, il me semble que la fausse épanadiplose (retour à la case départ, Jude sur sa plage anglaise, Helter Skelter ) fonctionne bien. Il en résulte que la partie finale est une sorte de coda (une fin hors construction où le musicien n’est plus prisonnier du système des répétitions) où le héros, libéré de ses déterminismes (il n’a finalement pas été abandonné en prison, mais sauvé par sa dulcinée et son paternel !) peut enfin commencer à agir en homme libre.

 Qu’il est beau...

Au final, il y a, dans ce fouillis et malgré le crime de lèse-majesté envers nos quatre Liverpuldiens chéris, des moments profondément sympathiques qu’il faudrait avoir un cœur de pierre et des yeux de verre pour ne pas apprécier un minimum. L’œuvre graphique de Jude sur Strawberry Fields - on me glisse dans l’oreillette que ce serait une référence au premier bassiste des Beatles, Stuart Sutcliffe, qui était, plus qu’un musicien, un artiste d’inspiration pollockienne - est bien trouvée. Autre exemple : faire chanter It won’t be long a des lycéens pendant un cours de maths réjouis à la fois le cancre qui sommeille en nous et rappelle The Wall (les enfants entonnant Another Brick in the Wall – part 2) à notre bon souvenir, film dont la réalisatrice semble également s’être inspirée (la vue sur le mur de briques à NY, l’intérieur de Jude avec les photos..., même si les délires en papier maché de Julie Taymor ne valent pas les animations de Gerald Scarfe). Mais le plus grand moment du film reste les premières mesures de I’ve just seen a face où le coup d’œil de Lucy et le sourire de Jude feraient craquer un fan de Metallica. Le sourire de Jim Sturgess. ÇA, c’est du bon film de filles.



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Film musical américain de Julie Taymor, sorti en 2007. Produit par les Revolution Studios et distribué par Colombia Pictures. Avec Jim Sturgess (Jude), Evan Rachel Wood (Lucy), Joe Anderson (Max), Dana Fuchs (Sadie), Martin Luther McCoy (Jo-Jo), T.V. Carpio (Prudence)