Portraits
Dans la basse-cour : portrait de bassistes, part. II

Dans la basse-cour : portrait de bassistes, part. II

par Aurélien Noyer, Emmanuel Chirache, Antoine Verley le 1er février 2010

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 James Jamerson : le prométhéen (Motown)

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Jamerson : jamais sans ma basse

Inutile d’en discuter... les historiens sont formels : le rock est né lorsqu’Elvis est entré dans les studios Sun. L’anecdote est connue dans ses moindres détails, la voix du « premier Blanc à chanter comme un Noir » symbolise les premiers vagissements du rock’n’roll. Sauf que...

Il faut bien être honnête. Mis à part une vague reconnaissance du ventre, bien peu de monde se soucie encore de la musique du King. Et face à l’évènement qu’a représenté la remasterisation des Beatles, il devient évident que le rock sous sa forme moderne, celle qui possède encore une réelle pertinence est né en Angleterre au début des années 60... sous une double influence : celle prévisible du guitariste d’Elvis, Scotty Moore et celle, plus surprenante, du bassiste de la Motown, James Jamerson.

C’est en écoutant son jeu fluide et groovy que des petits Britanniques comme les Beatles ou les Who vont comprendre la nécessité de dépasser la rythmique martiale et linéaire d’Elvis ou de Johnny Cash. Car loin de se limiter à la fondamentale ou à la quinte pour marquer les accords du guitariste, Jamerson se promène sur toute la gamme et c’est grâce à lui que la Motown acquiert son son caractéristique : une guitare acérée assurant la rythmique, une basse pour la dynamique et des voix d’or pour les mélodies. Si vous ne voyez pas de quoi je parle, jetez une oreille à I Heart It Though The Grapevine par Marvin Gaye.

Avec comme arme fatale son index droit (Jamerson n’utilisait presque que ce doigt qui gagna ainsi le surnom de « The Hook »), le bassiste influença des générations de bassistes, au premier rang desquels Paul McCartney, John Entwistle, Jack Bruce et John Paul Jones... et mérite à ce titre le surnom de Prométhée du Rock : celui qui apporta le feu du groove au rock’n’roll.

 Jack Bruce : le puriste (Blues Incoporated, John Mayall, Cream, etc.)

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La basse de Bruce.

Jack Bruce n’a pas l’air d’un garçon très sympathique. Une anecdote ? Interviewé par le Sunday Times au sujet des meilleurs bassistes de l’histoire selon lui, le type répond : « Paul McCartney, James Jamerson, Jaco Pastorius, moi. » Autre petite anecdote ? ok. Bruce est crédité comme bassiste à l’intérieur de la pochette du chef-d’œuvre Apostrophe de Frank Zappa, pour avoir joué sur le morceau titre. Dans une interview donnée en 1992 pour un journal polonais, Tylko Rock, Bruce niera pourtant les faits, prétendant s’être contenté du violoncelle. Mieux encore, il relatera l’histoire de sa collaboration avec Zappa dans des termes peu flatteurs : « Frank, que j’avais déjà rencontré avant, est apparu un jour au studio et m’a demandé : « Peux-tu prendre ton violoncelle et venir à ma session ? » Alors je me suis pointé dans un studio new-yorkais avec mon violoncelle, j’écoute sa musique, assez horrible, et je n’ai aucune idée de ce que je dois faire quand Frank me dit : « Écoute, je voudrais que tu me joues un son, comme ça... whaaaaaang !!! » Alors je l’ai fait. Whaaaaaang !!! C’était fini. C’était ma contribution au disque le plus populaire de Frank Zappa, hahaha. » On a beau chercher, aucune trace de ce whaaaaaang dans le morceau en question. Et Jack Bruce dans tout ça ? le bonhomme est un puriste du blues, un passionné de jazz, un amateur de musique classique qui fanfaronne en disant que les meilleures lignes de basse ont été écrites par Jean-Sébastien Bach. Son parcours ressemble à celui de n’importe quel musicien anglais du début des années soixante qui aime le blues et fait preuve d’ambition : Blues Incorporated d’Alexis Korner d’abord, puis l’école John Mayall ensuite. En 1966, il fonde le supergroupe Cream avec Ginger Baker et Eric Clapton (le premier a joué pour Korner, le second pour Mayall, comme on se retrouve !). Avec Cream, Jack Bruce chante et tient la basse, qu’il fait bourdonner puissamment. C’est aussi lui qui compose la plupart des morceaux, que ce soit le mythique Sunshine of your Love ou l’excellent I Feel Free. En résumé, l’expérience tient lieu pour Bruce de quart d’heure de gloire warholien, hélas éclipsé par la starisation de Clapton. Niveau instrument, l’homme est réputé surdoué, pourtant seuls les connaisseurs apprécieront son doigté tant son jeu se révèle discret à l’écoute. C’est peut-être ça, la marque des plus grands.

 Jack Casady : le psychédélique (Jefferson Airplane)

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Casady aurait-il la vue basse ?

Avec sa bouche de céphalopode et ses yeux de poisson, Jack Casady avait a priori plus de chance de nager de que de planer. Et pourtant, du temps où il vivait encore à Washington, le garçon gardait les deux pieds bien sur terre, au point d’aller à la bibliothèque du Congrès écouter les enregistrements folk historiques d’Alan Lomax. Le jeune homme débute donc sous les auspices folkeuses à la guitare. Par accident, il essaye un jour la basse. Sur son site internet, Casady raconte son coup de foudre : « Alors je suis tombé amoureux de cet instrument. Il y avait juste un certain son, le registre de basse mais aussi le registre plus haut de la basse qui s’approche d’un violoncelle et qui m’attirait vraiment. » Grâce à l’entremise de son ancien pote Jorma Kaukonen, lead guitariste de Jefferson Airplane, Casady intègre le groupe comme bassiste à partir de 1965. Là-bas, il s’imposera parmi les tous meilleurs manieurs de quatre cordes au sein de la scène californienne. Sa patte s’entend un peut partout sur l’Airplane, et c’est même à lui qu’échoit la responsabilité d’introduire White Rabbit, LE morceau psychédélique ultime, rencontre entre le Boléro de Ravel et Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Ses lignes mélodiques font aussi des ravages sur Lather, Crown of Creation ou encore The Ballad of You and Me and Pooneil, qui en live devient l’occasion pour l’homme-poisson de se lancer dans de furieuses improvisations, comme dans cette vidéo youtube issue du DVD Fly Jefferson Airplane. On peut y apercevoir autour des deux minutes un Casady parfait hippie, bandeau dans les cheveux longs, petites lunettes rondes, en train de tripper face à une Grace Slick sous le charme. Surtout, l’homme produit ici un fabuleux son de gratte avec sa basse, et ce bien des années avant Cliff Burton. Dans Blows Against The Empire, album de Paul Kantner (guitariste rythmique de l’Airplane), Casady fait de nouveau sonner sa basse ainsi, créant par exemple des nappes sonores graves et saturées sur le magnifique Sunrise, qui mérite une écoute attentive. En 1969, Jack fondera avec son éternel comparse Jorma Kaukonen le groupe Hot Tuna. Mais c’est une autre histoire.

 Larry Graham : le slappeur pompier (Sly & Family Stone, Graham Central Station)

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Basse en haut.

L’inventeur de la slap. Voici comment la postérité connaît Larry Graham, d’abord guitariste du groupe de sa mère Dell Graham, passé ensuite à la basse. Pour combler l’absence d’un batteur au sein de cette équipe familiale, Larry attaque sa corde de mi avec le pouce dans l’idée d’impulser le rythme de façon percussive. Comme toutes les grandes découvertes, celle du slap n’est donc pas le fruit d’une réflexion mais le produit d’une contrainte. « Je ne pensais pas inventer quoi que ce soit, confiera Graham plus tard. C’était par pure nécessité. » Un jour, Sly Stone aperçoit cet étrange bassiste et prédit un bel avenir à cette technique inédite. Il embauche alors l’innovateur, qui va contribuer grandement au style funky de la Family Stone comme on peut l’entendre sur des merveilles telles que Dance To The Music, Stand !, Sing A Simple Song, I Want To Take You Higher, Luv N’ Haight et autres splendeurs du genre à vénérer. La basse de Graham se fond avec délice au sein des mélodies dansantes et euphoriques du hippie noir Sly Stone, créant une rythmique sexy et cadencée derrière les chœurs et les guitares. Au début des années soixante-dix, le leader de la Family pète un câble et s’entoure de gangsters avant de sombrer dans la coke et la paranoïa. Il se dispute alors avec son bassiste, qu’il tente d’assassiner en envoyant des meurtriers dans son hall d’hôtel. Larry en réchappe et s’enfuit fonder le Graham Central Station, formation excentrique où le slappeur fou peut se mettre en avant davantage. En pleine décennie funk, le Graham Central Station prend le train en marche au bon moment et connaît un grand succès à l’époque alors qu’il semble retombé dans l’oubli aujourd’hui. Sur les disques, Graham compose déjà quelques ballades avant de crooner carrément au début des eighties en smoking blanc. Au Japon, son groupe est devenu entretemps un mythe, et c’est là-bas qu’il relance sa carrière durant les années quatre-vingt dix (il y produira même un live en 1992). L’extrait vidéo qui suit provient d’ailleurs du pays du soleil levant. On y voit Larry Graham en plein exercice de slap, l’occasion de se rendre compte que si la nécessité préside souvent aux inventions, la nature y met souvent son grain de sable. Pas de hasard : la technique du slap a été trouvée par l’homme doté du plus grand pouce du monde. Un bon conseil, ne jouez pas au « jeu des pouces » avec lui, il vous mettrait minable. Mais si, vous savez, ce jeu où il faut emprisonner le pouce de son adversaire avec le sien.

 Chris Squire : L’excentrique (Yes)

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The Fish : Basse-thon ? Même pas cape.

Roundabout sur la platine. Il convient –tâche ardue- de prendre une grande inspiration pour l’exercice suivant : faire totale abstraction de Steve Howe, le technicien pompeux, des vains effets de synthé d’un Wakeman incontinent, et d’à peu près tout le reste pour en extirper cette quatre-cordes unique au monde (splendide Rickenbacker 4001 décapée…) et, bien sûr, l’androgyne qui la tient (celui que l’on surnomme the Fish). Alors paraîtra à vos oreilles ébahies la rare parcelle du son Yes à avoir survécu aux dols salauds du temps : cette basse ronronnante au picking percutant et quasi-percussif, les cordes claquant, sèchement pichenettées par les doigts de fée de la vieille déguisée en Harry Potter. Ce Squire a fait groover le prog ! « Mais alors, que fait un tel monstre dans Yes ? » Vous m’ôtez les touches du clavier… Evidemment, il y a un revers de la médaille, le type n’officie pas chez la tête de turc des rock-critics pour rien. En vérité, Squire est à cataloguer parmi les bassistes frustrés, jaloux du collègue à six cordes. Du coup, il en fait beaucoup, mais alors beaucoup trop. Effets divers (notamment sur The Fish, instrumental liquide intégralement joué à la basse), accords plaqués, expériences foireuses (il tenta parfois des mesures aux métriques dadaïstes), instruments exubérants (il arrive au gonze, Steve Vai des graves à ses heures, de sortir la trois-manches), soli embarrassants, le type aura tout essayé. Pour le meilleur comme le pire ? On en jugera soi-même, mais difficile d’oublier les coassements de ce compagnon funky durant les 18 minutes de Close To The Edge…Pendant que Howe solote pour les plus de 50 ans.



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