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S.T.P., à travers l'Amérique avec les Rolling Stones

S.T.P., à travers l’Amérique avec les Rolling Stones

Robert Greenfield

par Emmanuel Chirache le 28 juin 2010

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Paru en 1977, réédité en 2008 (Le Mot et le Reste)

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Si par hasard il vous restait quelques illusions sur le business de la musique, S.T.P., à travers l’Amérique avec les Rolling Stones se chargera de les dissiper. Rarement un livre aura autant mis en perspective les bassesses d’un univers superficiel, privilégié, snob, égocentrique et phallocrate. Ecrit par le journaliste Robert Greenfield, ce récit de la tournée 1972 des Stones éclaire de sa lumière crue les réalités qui se cachent derrière le strass et les paillettes du star-system, un peu comme un néon de parking trahirait les liftings les plus chirurgicaux sur la plus riche des rombières hollywoodiennes. Mais l’ouvrage fait mieux encore, s’approchant au plus près de certaines idées totalement abstraites pour le commun des mortels : qu’est-ce qu’une tournée de rock monumentale ? ça fait quoi d’être Mick Jagger ou Keith Richards ?

S.T.P. signifie Stones Touring Party. Et c’est à cela que ressemble une tournée. Une fête permanente. Une longue litanie de drogues et de filles faciles. Des groupies, des quaaludes, du sexe de groupe, de la coke, des bunnies Playboy, un pétard, une fellation en limousine, etc. En fait, il s’agit avant tout de fuir l’ennui mortel de la tournée, ce néant qui promène une troupe de mâles désœuvrés de ville morne en ville triste, de motel pourri en motel sordide. Pendant que les roadies triment le jour et se paient du bon temps la nuit, les organisateurs suent toute l’eau de leur corps afin d’éviter que chaque concert ne se termine en guerre civile. Altamont est passé par là, traumatisme omniprésent dont l’ombre plane sur les Stones à chaque seconde. D’ailleurs, la crainte de ressusciter ce douloureux souvenir n’a rien de paranoïaque. Soir après soir, les jeunes Américains venus en masse pour entendre le plus grand groupe de rock du monde, celui qui vient de pondre Exile On Main Str., se frottent aux forces de l’ordre dans un corps à corps très Street Fighting Man.

Car il y a de la violence dans S.T.P., de la tension nerveuse. Les protagonistes semblent souvent à cran, au bord de l’implosion, sur le point de faire une connerie. La plupart du temps, ils passent à l’acte sans scrupule ni honte, tels des enfants gâtés auxquels tous les caprices sont autorisés. Les nuits sont ainsi rythmées par les folies de quelques fortes personnalités prêtes à tout pour briser leur ennui. Le lecteur entre alors dans une autre dimension et n’en sort qu’au hasard d’un paragraphe. A l’aube, raconte par exemple Greenfield, quand la party se termine, les derniers fêtards qui partent se coucher croisent les premiers travailleurs sur le chemin du labeur. Ou quand la vraie vie rencontre une autre, totalement irréelle et fantasmatique. Ironiquement, le journaliste nomme les descriptions qu’il en fait des « contes du paradis rock’n’rollien ». C’est tout à fait ça. Des chansons de geste, avec leur grandeur et leur décadence, leurs héros et leurs vilains. La galerie de portraits réalisée par l’écrivain vaut d’ailleurs son pesant d’or, que ce soit celui de Marshall Chess, fils de Leonard Chess du label éponyme, celui du tour manager Peter Rudge, celui du saxophoniste texan Bobby Keys ou de Chip Monck, qui réalisa les éclairages de nombreux concerts et festivals.

Au milieu de ce maelström évoluent les Stones, Jagger et Richards focalisant tous les regards. Et les regards ne manquent pas. Leur présence aux Etats-Unis attire en effet tous les parasites imaginables, depuis les journalistes, photographes et cinéastes (Robert Frank accouchera du fameux film censuré Cocksucker Blues) jusqu’aux groupies égarées en passant par d’insupportables mondains se gargarisant de leur propre fatuité. Comme Truman Capote. Celui-ci est dépêché par le magazine Rolling Stone pour écrire un compte-rendu mordant de la tournée. Mais Truman déteste les Stones et ceux-ci le lui rendent bien. Greenfield publie quelques notes prises par l’auteur de Cold Blood, qu’il n’achèvera et ne publiera jamais : « Jagger ne sait pas chanter, sa voix n’est absolument pas séduisante, il ne sait pas danser... Il n’a aucun talent, sauf pour épater les gens. Il ne sera jamais une star. Son truc unisexe, c’est pas sexe du tout. Croyez-moi, il est à peu près aussi sexy qu’un crapaud qui pisse. » Sacré Capote, avec un nom pareil, l’homme éjacule pourtant son venin plus vite que son ombre.

Ecrit en trois mois, S.T.P. se lit comme il a été rédigé : d’une traite. Impossible de ne pas s’imprégner de ces pages où transpire un millionième de l’incroyable vie que mène un homme qui s’appelle Mick Jagger. Difficile de résister à la drôlerie des anecdotes et de ne pas se laisser emporter par la démence de la caravane stonienne. A moins de s’appeler Mick Taylor, Bill Wyman ou Charlie Watts. Ces trois-là ressemblent au capitaine du Titanic. Autour d’eux, le monde peut s’écrouler, peu leur chaut. Stoïques, ils participent au cirque ambiant avec la dignité d’un lord anglais qui se retrouverait par mégarde dans un pub ouvrier et commanderait une bière pour ne pas froisser l’assistance. C’est aussi ça, être un Stones.



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