Chansons, textes
Where The Wild Roses Grow

Where The Wild Roses Grow

Nick Cave & The Bad Seeds

par Béatrice le 8 janvier 2008

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Pour attraper un voleur, il faut en être un, paraît-il. Faut-il être un assassin pour chanter l’assassinat ? Si c’est le cas, il serait intéressant de se pencher sur le casier judiciaire de Nick Cave, parce qu’il en a chantés et narrés, des meurtres, des assassinats, des viols, des vengeances, des fourvoiement hors de la loi et des débordements de violence passionnelles. Et puis, il faut bien reconnaître qu’il a la gueule à l’emploi : regard sombre, moues patibulaires, cheveux de jais plaqué sur le crâne, voix d’airain qui glace même quand elle se veut caressante…

S’il fallait rejouer Battle Royale avec des musiciens en guise de protagonistes, gageons que Nick Cave ferait un beau gagnant. Josh Homme pourrait paraître un adversaire sérieux, mais trop bon vivant et trop fanfaron pour durer bien longtemps. Tom Waits a certes une belle bouille de truand, mais c’est un truand à petit larcins, trop tourmenté pour un assassin de grand chemin - le genre qui ne tuerait qu’un fois, dans l’ombre, et uniquement s’il y était forcé par les circonstances. Paul McCartney pourrait éventuellement être à craindre dans un manoir d’Agatha Christie, où poison et dagues d’argent serviraient d’instruments pour meurtres distingués – mais sur une île sauvage où foi et loi seraient des fardeaux insupportables, soyons sérieux !... Iggy Pop se ferait exterminer en moins de deux, la discrétion est un art délicat, mais fort utile parmi les rôdeurs. Bob Dylan, au contraire, insaisissable mage de la fuite, serait sans doute très difficile à coincer, mais il finirait par se faire prendre, tôt ou tard. Qui nous reste-t-il, au rang des adversaires un tantinet crédibles ? Jack White ? Trop sanguin… Mike Patton ? Trop sophistiqué… David Bowie ? Trop coquet… Lou Reed ?Au-dessus de tout ça, voyons ! Et du côté des femmes, alors ? Cat Power est beaucoup trop émotive, ses nerfs s’effondreraient avant elle ; PJ Harvey, elle, est trop impulsive et gracile pour espérer tenir jusqu’au bout. Courtney Love alors ? HAHA (manquerait plus que ça). Kylie Minogue, peut-être ? Non plus…

Non, définitivement, ce serait Nick Cave ; Nick Cave le solitaire, Nick Cave le ténébreux, Nick Cave le sauvage distingué, l’aristocrate barbare, le baroudeur sans pitié, Nick Cave à la voix de cannibale et à la discrétion terrible. Quand on cultive les mauvaises graines… D’ailleurs, même si les rockeux se plaisent à tuer un badaud indiscret ou une amante infidèle de-ci de-là, même si on ne compte plus les mélodies assassines (au sens propre du terme, pour une fois), aucun autre que Nick Cave ne peut se vanter d’avoir tué soixante-quatre personnes (hommes, femmes, enfants, fantômes, anges, sorcières) en un seul album. Il le sait sûrement, et il en profite pour s’en vanter, puisque l’album ne ment pas sur son contenu : Murder Ballads, oui, on se doute bien que ça ne va pas chanter les matins printaniers et les oiseaux qui piaillent à l’amour retrouvé, ça, c’est sûr. Au contraire et sans surprise, c’est plutôt un album à la gloire des morts atroces et des monstres sanguinaires, qu’ils soient férocement pervers, passionnément aveugles ou bêtement brutaux. De cette courte séries de fables qui finissent toutes mal, on peut toujours tenter de tirer quelques leçons (pas exactement morales). Par exemple, se méfier des jeunes filles aux yeux verts ; ne pas provoquer Stagger Lee ; ne pas laisser un étranger payer une chambre à l’hôtel ; ne pas offrir une tournée chez O’Malley. Mais surtout, surtout, s’il y a un enseignement à ne pas oublier (surtout pour la gent féminine, ces messieurs sont moins directement concernés), c’est le suivant : ne jamais au grand jamais, tomber amoureuse de Nick Cave, et ne jamais s’aviser de le séduire non plus. Ne jamais chanter en duo avec lui pendant qu’on y est, cela peut s’avérer fatal, pour l’un ou pour l’autre.
Il est vrai que dans Henry Lee, c’est PJ Harvey qui tue Nick Cave et le jette au fond d’un puit profond de plus de cent pieds, parce qu’elle ne supporte pas qu’il prétende avoir trouvé mieux qu’elle et refuse subséquemment ses avances. Mais ce n’est pas pour autant que cette veuve noire non rassasiée a le beau rôle : après tout, elle l’aurait préféré vivant dans sa couche qu’inanimé dans son puit. La première est donc éplorée.

La seconde s’en tire beaucoup moins bien, même si ses souffrances sont abrégées. Forcément, pour le bien de cette foutue symétrie, dans le second duo, c’est la fille qui meurt. La fille, c’est Kylie Minogue, compatriote australe de notre vocaliste assassin. Dans l’histoire, enfin, la chanson, elle ne s’appelle pas Kylie Minogue, parce que même quand ils ont des gueules de grands truands, les musiciens ne s’entretuent pas pour de vrai, non, ils se massacrent par avatars interposés, histoire de garder un peu la conscience tranquille. Donc, de la même façon que ce n’est pas Nick Cave, mais Henry Lee, que PJ Harvey a poignardé deux morceaux plus tôt, ce n’est pas Kylie Minogue, mais Eliza Day, qui meurt en Ophélie, caressée par les flots d’une rivière et les roseaux. Eliza Day est déjà morte, en fait, et Kylie est son fantôme, qui chante avec l’innocence et la légèreté vaguement inquiétante d’un fantôme (enfin, disons, qu’on imaginerait chez un fantôme chantant). Nick Cave lui répond (ou plutôt, raconte en parallèle sa version des faits) de son éternelle voix de buveur de sang enjôleur, désespéré et menaçant à la fois – une voix qui fait penser que, si la jeune Eliza avait été un peu plus expérimentée, un peu moins candide, elle se serait méfiée de ce monsieur.

Mais Eliza Day était encore bien jeune, rêveuse et solitaire, fraîche et fragile comme une rose sauvage… So sweet and scarlet and free… Elle était surtout époustouflante de beauté et de perfection, à en croire le premier, et dernier, homme qui a succombé à son charme. Elle s’est laissée charmer, sans se méfier, pleine de confiance pour cette homme qui semblait à ses pieds, qui lui offrait des roses rouges et l’invitait à le suivre sur les berges de la rivière où elles poussaient. Qui le lui reprocherait ? Quant à lui, il n’est pas forcément plus à blâmer qu’elle ; « le premier jour où je l’ai vu, j’ai su que c’était Elle »… Vilaine ruse du destin ? Cruauté de l’amour ? Peut-être que leur amour, comme sa beauté, est soumis à un déclin inéluctable, surtout quand le sort a voulu que les deux soient dès leur bourgeonnement plus parfaits qu’on ne l’aurait cru concevable. Et puisque Nick Cave (ou son avatar sans nom dans cette chanson) ne peut supporter l’idée de ce déclin, il va briser le destin de sa propre main, d’un coup de pierre sur le front de son aimée qu’il laissera reposer près de la rivière où fleurissent les roses, figée pour l’éternité dans la candeur de sa beauté irréelle. Il a emporté son chagrin sans lui voler son innocence, dans la fulgurance des trois jours qu’aura duré cette passion tragique. Toute beauté doit mourir… une rose plantée entre les dents ?

La double perspective, le vrai-faux dialogue entre l’âme de la victime et l’assassin, les voix qui se croisent mais ne se répondent pas, l’imagerie sombre et discrétement romantique : toute l’artillerie est déployé pour teinter de poésie et de grandeur ce qui, en fait, n’est qu’un fait divers glauque comme tant d’autre… Le cadavre d’une belle jeune fille, assassinée par un fou amoureux (?), retrouvé baignant dans l’eau sur un lit de roses, on veut nous faire croire que c’est plus beau, plus noble, parce que paré des atours tragiques de la fatalité ? Pourtant, la folie obsessionnelle du meurtrier n’est pas cachée – Nick Cave a une voix de tueur, on l’a dit, qui suinte le malaise mental et la confusion des sentiments ; ici, elle vampirise et absorbe toute beauté, et c’est donc éthérée et gracile que lui répond celle de la jeune femme-fantôme, celle qu’« on appelle la Rose Sauvage, bien que [son] nom fût Eliza Day. Pourquoi [l’]appelle-t-on ainsi, [elle] ne le sait pas, car [son] nom est Eliza Day. » Pourquoi l’appelle-t-on la Rose Sauvage ? Et qui l’appelle la Rose Sauvage ? Les bardes qui content les drames des temps immémoriaux et tentent d’apprendre aux belles demoiselles naïves à se méfier des charmeurs ? Ou bien les gazettes de bas étage, qui ont colporté le fait-divers, se gargarisant d’une nouvelle mort à donner en pâture aux ragots ? Faut-il la contempler de loin, comme une allégorie désincarnée abritée par l’écran du folklore et de la mythologie ? Ou au contraire se pencher sur son cadavre et scruter la folie de son amant avec l’œil avide du voyeur qui fouine parmi les vices des autres pour excuser les siens propres ? À moins qu’on ne puisse faire l’un sans faire en même temps l’autre…

Dans le clip, une couleuvre noire rampe sur le corps livide de l’amante sacrifiée. Sa beauté n’est pas plus à l’abri figée qu’animée… Mais elle n’appartiendra à personne d’autre. Le duo hanté est aussi malsain que beau, même si de tout l’album, il est encore le morceau qui aborde le meurtre avec le plus de pudeur et de distance. Etre le moins malsain d’un album ouvertement malsain n’est de toute façon pas extrêmement significatif… Nick Cave n’a d’ailleurs pas choisi Kylie Minogue pour rien. Il ne l’a pas non plus choisi pour son joli minois, du moins pas uniquement. Il l’a choisi à cause de Better The Devil You Know, qu’il considère comme « un des textes les plus violents et dérangeants de la pop », et ce d’autant plus que Kylie Minogue ne se dépare pas un instant de son innocence lorsqu’elle le chante. Et, fait oh combien surprenant, il raconte une histoire qui ressemble beaucoup à celle de La Rose Sauvage, en plus réaliste et moins romanesque : celle d’une femme qui s’obstine à attendre son homme et à la croire quand il lui dit qu’il l’aime, quand bien même il ne lui fait que du mal. Certes, lui ne la tue pas à la fin de la chanson, mais « mieux vaut le diable que tu connais ». Le Diable est venu, en la personne de Nick Cave, une rose écarlate dans la main… et il lui a offert un disque d’or.



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