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XTRMNTR

XTRMNTR

Primal Scream

par La Pèdre le 20 janvier 2012

Paru en janvier 2000 (Creation)

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Kill All Hippies by Primal Scream on Grooveshark

XTRMNTR fait partie de ces albums clé de voûte sur lesquels l’œuvre d’un artiste peut raisonnablement s’appuyer. A cet égard, Screamadelica (1991) et XTRMNTR (2000) sont ces clés qui, à presque 10 ans d’écart, permettent de soutenir les 30 ans de carrière de Primal Scream. Sans ces œuvres esthétiquement cohérentes et abouties on ne pourrait se situer clairement dans l’espace chronologique et topographique du groupe. Il y a un avant et après Screamadelica et XTRMNTR. On serait tenté de questionner de tels disques après coup, autrement dit de les rationaliser. Il est certain que ces albums assurent immédiatement mieux leur statut d’album-monde, ou si l’on préfère, d’album-univers : « as Screamadelica tried to encapsulate the importance of ecstasy culture, [...] XTRMNTR is a nasty, fierce realization of an entire world that has also lost the plot » écrit justement Dean Carlson.

Kill All Hippies démarre l’album sur le sample de la voix de Linda Maze tiré de Out of the Blue (1980), long métrage de Dennis Hopper :

Subvert normality, fuck you
Punk is not sexual, it’s just aggression
10-4 old buddies destroy, kill all hippies
Anarchy, disco sucks
Subvert normality

Ceci, avant d’ouvrir sur des boucles électroniques râpeuses, nous livre en substance le modus operandi de l’album, à savoir un nous-contre-eux belliqueux et nihiliste. Pour vous en convaincre, le titre poursuit sur le dichotomique « you got the money, I got the soul ». Lyriquement, tout est là, systématiquement sur le mode de la vindicative. Du « No civil disobedience / Everyone’s a prostitute » d’Exterminator au soliloque obsédé de Gillespie sur Pills (qui se finit, dans la vase, sur un « Fuck fuck sick fuck fuck sick »). Musicalement électronique et revêche pour mieux constituer ce propos, on ne s’étonnera pas de voir les noms de Jagz Kooner, Dan The Automator, Chemical Brothers au mixage ; on reconnaitra aussi derrière les (saintes) effusions bruitistes d’Accelerator et la brillante relecture de If They Move, Kill’Em la personne de Kevin Shields.

Il serait séduisant de dire que XTRMNTR c’est, comme son nom l’indique, l’effacement des voyelles, donc l’effacement des sons clairs. Il ne subsisterait que les consonnes : des bruits, tels qu’un chuintement, un sifflement, un roulement, un claquement (Wikipedia ne saurait dire mieux). Comme dans le clip de Kill All Hippies, parfait manifeste esthétique, où les visages sont surimprimés de couleurs vives : plus de voyelles, plus de lettres, plus de noms. A la guerre comme à la guerre, tout le monde est indifférent. Le clip - d’ailleurs superbe, au même titre que la pochette - est très éloquent. Les champs lexicaux de la vitesse, de la violence et du combat, y sont représentés par des découpages d’images télévisuelles et des surimpressions de couleurs vives, le tout se déplaçant dans des espaces vides troniques. Toutefois ce tableau sentencieux ne saurait être assumé autrement que comme une sorte de pastiche sincère, qui est une caractéristique de Primal Scream (on peut penser, par exemple, à la façon bien à eux de se réapproprier les Stones ou les Byrds).

A l’instar de cette recherche du nom-qui-tue qui sent bon les années 80 : Accelerator, Exterminator, Swastika Eyes. Comme l’écrit bien Nanarland, la « terminaison “or” constitue un cas intéressant de suffixe nanar dans la grammaire des producteurs et distributeurs de films d’exploitation » qui « dégage une sonorité plus tapageuse et froidement définitive » en vue d’affriander le client. Cette démarche ne peut qu’assumer un côté ringard et excessif, en dernière instance jouissif, qui permet à Gillespie d’aller très loin dans son délire. « Puisqu’une fois dépassé les bornes il n’y a plus de limites ». D’ailleurs quand on regarde les pochettes de ces nanars, comment ne pas penser en retour à celle de XTRMNTR ? Surtout quand on pense à celle de... Exterminator 2 (1984) de Robert Ginty ? La musique viscérale et parfois robotique de l’album pourrait sembler la B.O. qui accompagne l’exterminateur dans ses tribulations destructrices nihilistes : « Rain down fire on everyone » commande Swastika Eyes. (Une certaine dimension cinématographique n’est d’ailleurs plus étonnante depuis Vanishing Point (1997), que Bobby avait qualifié de « anarcho-syndicalist speedfreak road movie record ».) Quand on vous dit que Gillespie aime le cinéma ! Il y a d’évidence une homogénéité esthétique remarquable entre le titre, la pochette et l’album. Autant le soleil halluciné aux couleurs criardes de Screamadelica annonçait l’hédonisme drogué de l’album, ici les soldats et le lettrage militaire signalent le propos combatif de Primal Scream.

Il serait alors encore plus séduisant de voir dans ces signes un retournement, une volonté de faire table rase du passé. C’est qu’il n’y avait au final de meilleure année que 2000 pour servir ce manifeste et lui donner cette portée, il faut le dire, dogmatique. En effet certaines ambiguïtés le laissent entendre. Kill All Hippies, c’est littéralement la mise à mort des hippies, mais aussi, pourrait-on dire, la mise à mort de la pop fleurie des débuts du groupe (en particulier Sonic Flower Groove (1987), premier opus). Aussi, comment savoir à qui s’adresse vraiment ces harangues, sinon à Gillespie lui-même ? On ne saurait mieux définir Pills qu’un « queasy bathroom-mirror rant », comme l’écrit le NME, où notre Bob finirait par voir se confondre son reflet dans le miroir par un analogon qui le nargue. Mais c’est là encore une vision trop romantique, et il faudra se borner à considérer cet album comme la réussite de Primal Scream d’avoir su fondre en un objet esthétiquement abouti tout ce qui fait leur son, ou comme le dit très bien le NME, « the record’s ferocious assimilation of a host of customised Scream modes : chemical funk, free-jazz skronk, cosmic rock, molten noise. » C’est au final album rouge. Un album rouge qui portait (trop) bien son nom.



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