Incontournables
The Scream

The Scream

Siouxsie and the Banshees

par Oh ! Deborah le 20 janvier 2009

paru en 1978 (Polydor)

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Quand The Scream sort en 1978, ça fait un an ou deux que Severin maîtrise la basse et que Siouxsie libère les sorcières punks coincées dans sa gorge. Mais ça fait des années lumière qu’ils complotent en sourdine, qu’ils ruminent, qu’ils imaginent. Les Banshees sont des pionniers. Et très peu d’artistes peuvent prétendre l’être au moins autant qu’eux. En plus d’être les pionniers du post-punk et du rock dit gothique, ils sont aussi les premiers punks anglais, au niveau de l’esprit et du look. Dès 1975, Susan Ballion (allias Siouxsie Sioux) était la plus rebelle de sa banlieue pavillonnaire, la plus extravagante des londoniennes et fallait pas l’emmerder. Avec Steven Bailey (allias Steve Severin), ils figuraient parmi les 12 pèlerins qui venaient voir les Pistols, partageant leur violence, leur colère, et surtout leur antipathie pour le monde entier. Mais artistiquement, Sioux et Severin voyaient autre chose. Que personne n’aurait (mieux) imaginé.

Après avoir trouvé un guitariste (Marco Pirroni de Adam and the Ants) et un batteur (Sid Vicious) pour improviser dans l’urgence un concert chaotique le 20 septembre 1976 au 100 Club de Londres (en compagnie des Sex Pistols et des Clash), le duo s’est mis à gamberger sérieusement, allant bientôt prendre un plaisir à renier le punk (= du rock en plus rapide). Ils recrutèrent des gens plus expérimentés qu’eux musicalement, Kenny Morris à la batterie et John McKay à la guitare. Le principe, c’est d’adopter une culture de l’image (look, visuels en tous genres, ce qui est plutôt rare à l’époque), de se servir de certaines obsessions ou représentations mentales, ainsi que littéraires et hitchcockiennes, afin de concevoir une musique plutôt abstraite, imagée. Même si la démarche est semblable à celles des Velvet, Brian Eno, Bowie, (soit les préférences des Banshees), il s’agit néamoins de créer une ambiance toute nouvelle au moyen du classique guitare-basse-batterie. Il faut alors creuser le schéma, lui trouver d’autres possibilités, et surtout ne ressembler à personne d’autres. « Les Banshees étaient différents, uniques. Tous les quatre, ils faisaient quelque chose qu’on avait jamais vu avant et qu’on a jamais vu depuis. » [1]

Les Banshees se sont donc dès le départ immergés profondément dans un esprit inventif, intransigeant, absolu, avec un sens du détail et un esthétisme musical comme physique très fort, à la limite du sado-masochisme. Etre un banshee, c’est appartenir à un cercle très particulier que Sioux et Severin ne cessent de soutenir, de nourrir. Pas de vie en dehors de ça. A l’intérieur du groupe, pas le droit de toucher à l’héroïne ni de manquer une seule répète sous peine de se faire pourrir la vie, et en public. Par la même occasion, ils se sont traîné une réputation d’ultra élitistes, tout simplement parce qu’ils voulaient révolutionner le rock et qu’ils avaient décidé de faire exactement ce qu’ils avaient envie de faire, ni plus, ni moins. Leur devise était du genre : Si vous ne comprenez pas ou n’aimez pas ce qu’on fait, vous pouvez aller vous faire foutre. D’ailleurs, contrairement à une conception assez commune, selon laquelle le public est l ‘égal de l’artiste, les Banshees se défendaient bien de marquer la différence et de maintenir une distance avec leurs fans, créant ainsi le mystère et l’icône sacrée, à la fois sensuelle et venimeuse, en la personne de Siouxsie. Elle était alors un symbole entièrement neuf, la première icône féminine à dégager autant de force, d’excès et de perversité [2]. Elle était une Banshee, (terme signifiant un personnage mythique féminin dont les cris présagent la mort). Inévitablement, le public allait devenir accroc et grandissant, et The Scream, culte. Mais la violence et le snobisme ostentatoires des Banshees n’empêchaient aucunement l’espérance secrète d’engendrer un engouement ainsi qu’un certain héritage.

Le groupe a composé des chansons qui parfois n’étaient pas composées, aléatoirement expérimentales (Join Hands, leur plus extrême). Mais globalement, parmi leurs cinq premiers albums, de multiples esquisses et sonorités seront reprises individuellement et incorporées au sein de styles musicaux très différents. C’est même plutôt le problème des Banshees que d’avoir créé « la base », sans toutefois réussir l’exploit d’un Unknown Pleasures. Ainsi les Banshees ont instantanément fasciné une nouvelle génération d’artistes expérimentaux comme PIL ou Joy Division, ainsi qu’une multitude de groupes futures (The Smiths, Radiohead, Massive Attack, LCD Soundsystem, Pj Harvey, Garbage …). Leur musique se veut parfois elle-même kaléidoscopique (d’où le titre de leur troisième album), semblant donc constituer un plan d’ébauches psychédéliques (le fabuleux A Kiss In The Dreamhouse). Deux albums se démarquent de par leur approche conceptuelle, leur unité et leur cohérence, deux œuvres battantes et maléfiques : Juju, quatrième album, et surtout leur incroyable premier album, The Scream.

« On a réalisé que ça ne servait à rien de dire quoi faire à un groupe qui sait exactement qui il est. » [3] Il y a quelque chose de frappant avant et au moment de la création de The Scream : le fait que Sioux et Severin, encore jeunes et novices, aient eux-même pensé et conceptualisé précisément leur son, sans l’aide de quiconque, à tel point que leur premier producteur (Steve Lillywhite) et même leur entourage (excepté leur manager qui faisait tout pour s’adapter) n’y comprenaient rien. C’était trop tôt pour être vrai. S’il y a un avant et un après 1978, c’est sans aucun doute grâce à Wire, Devo, et aux Banshees. Si les deux premiers adoptèrent très vite une certaine idée de la modernité, les Banshees y insérèrent un caractère plus extrême, une noirceur que l’on associe aujourd’hui au gothique, mais qui à l’époque était juste au delà du punk, inédite, guerrière, et dangereuse. Ainsi The Scream posa non seulement à cœur ouvert les bases du post-punk, mais aussi, sous certaines formes, celles de la cold wave. Cette année là, quelque chose était en train de changer. Et la reprise d’Helter Skelter est très caractéristique de la mutation qui s’opère. Cette plage est « la moins bonne » du disque parce qu’il n’est plus tellement judicieux ni adapté de reprendre un classique rock ou hard rock selon les nouveaux principes et les nouvelles structures mis en place. La seule bonne raison de le faire réside dans la démonstration de cette mutation, comme Devo a pu le faire avec Satisfaction des Stones. Mais musicalement, lorsqu’on les compare avec le reste des albums, ces reprises ne sont pas très efficaces. Déjà parce que les originaux sont des institutions, mais surtout parce qu’on est passé à autre chose, et que cet autre est génial.

Un autre qui s’affirme dès les premières notes de The Scream, sur cette intro aussi ésotérique qu’énigmatique, ouvrant un bal tuant de mélodies spartiates et de rythmes martiaux (Jigsaw Feelings), très représentatif de cet album unique dans sa bataille. La voix monocorde de Siouxsie fait preuve d’une détermination et d’une concision presque militaires. Le jeu de Kenny Morris consiste à être le plus varié possible sans (trop) utiliser ni la caisse claire ni le charley, créant ainsi un flot de tambours, un brouhaha cryptique, souterrain. La guitare de John McKay, compacte et triturée, mue en un paquet de nerfs et use parfois de l’écho nommé « flange », que Wire utilise également. Les riffs de guitares sont aussi cruels que jubilatoires, et parfois abstraits, dégageant une révolte froide et intolérante, fabriquant des structures sèches, strictement définies. Les deux dernières plages miment l’abandon de soi-même, l’étranger avec qui on est seul, l’aliénation psychotique et faussement tranquille. Une pluie d’images dans les ténèbres, des figures protéiformes et désolées. The Scream est déviant. Avec des teintes de sax à la fois irrésistibles et pernicieuses. Switch devient rapidement un des meilleurs morceaux psychédéliques qu’on ait pu entendre. Ici, la guitare est beaucoup plus limpide et lancinante, elle apparaît perdue à 2 min.10, pendant ce break facile mais tellement indispensable, trouvant son sens au moment où les tambours arrivent seuls et fracassants, alors qu’un mot nous vient terriblement en tête : Pornography [4]. Après plusieurs écoutes de cet album, tout s’enchaîne admirablement, le pouvoir mélodique devient évident. Et alors que Siouxsie subissait l’influence vocale de Johnny Rotten sur Carcass (la plus punk de l’album), elle fait de l’excellente Mirage l’hymne de John Lydon (il réutilisera le son et le thème de la guitare sur sa chanson Public Image de PIL). Un hymne tout court. Un seul regret cependant : le producteur n’a pas tourné le volume au max, ainsi l’identité et le son de The Scream auraient pu être plus puissants et avant-gardistes.

L’ « abolition du rock » selon les nouveaux préceptes de Siouxsie est une remise en question essentielle pour qu’il reste en vie (dans la mesure de l’acceptation guitare-basse-batterie). Rétrospectivement, The Scream ne brise pas totalement les éléments qui caractèrisent le rock (on peut même entendre un solo sur Nicotine Stain) et quoi qu’en disent les Banshees à ce moment là, ils n’en ont pas totalement fini avec le punk, ni avec son esprit absolument spontané, ravageur, révolté, démoniaque. Mais simplement, le rock ici devient alternatif. Il est comme une option obscure, un échappatoire précoce à la musique qui passera sur MTV. Les Banshees avaient pris le risque de réaliser ce en quoi ils croyaient et pouvaient s’avérer être de sacrés enfoirés. C’était pour la bonne cause.



[1Phil Oakey, de Human League, citation issue du livre Siouxsie and the Banshees, A travers le miroir, de Marc Paytress.

[2en dehors peut-être de Lydia Lunch à la même époque

[3Georges McManus, directeur de marketing à Polydor, citation issue du livre Siouxsie and the Banshees, A travers le miroir, de Marc Paytress.

[4Quatrième album de The Cure

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