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…And Justice For All

…And Justice For All

Metallica

par Thibault le 19 avril 2010

Paru en 1988 (Elektra / Vertigo)

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En mettant en perspective le sequencing de Ride The Lightning (1984), Masters of Puppets et …And Justice For All, on observe une véritable continuité : un premier morceau à l’introduction de plus en plus électrisée (les guitares acoustiques de Fight Fire With Fire se mêlent à des électriques sur Battery puis disparaissent sur Blackened), de plus en plus long, et paradoxalement de moins en moins agressif, plus contenu. Suit toujours le morceau éponyme, titre de bravoure toujours plus long et complexe ainsi qu’une « ballade » en quatrième position, qui s’écarte toujours plus du lyrisme théâtral à la Iron Maiden (Fade to BlackWelcome Home (Sanitorium) – One). En fin de parcours, un instrumental fleuve, The Call of Ktulu, Orion et To Live Is To Die.

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Ou la seconde marche après le Sab’. C’est toujours moche, mais c’est bien.

En réalité, tout …And Justice For All converge en ce point : une émancipation totale et achevée de l’influence New Wave Of British Heavy Metal, courant dont la tête de pont n’est autre qu’Iron Maiden, formation à qui Metallica doit énormément. Inutile d’énumérer tous les plans de batterie et de basse qu’Ulrich et Burton sont allés piocher dans les galopades de Number of the Beast (1982) pour les glisser dans Kill’Em All ou Ride The Lightning. A ce titre, Children of the Damned n’est rien de moins que la matrice de toutes les ballades des Four Horsemen. Néanmoins en 1988 Lars et ses petits camarades approchent les vingt cinq ans, finissent leur complexe d’Œdipe et sortent la Grande Œuvre, la plus originale, la plus singulière.

Œuvre que certains ont qualifié de « metal progressif », tant les morceaux s’allongent (le titre le plus court touche à 5’14’’ !) et flirtent avec les limites techniques des membres, pourtant élevés à rude école (Hammett s’est fait les doigts aux côtés de Satriani). De fait, le morceau éponyme ne sera pratiquement jamais joué en live, trop compliqué à mettre en place. Hormis quelques pièces maitresses comme One, Blackened ou Harvester of Sorrow, Metallica devra pratiquement réapprendre à jouer son album en un long medley pour le défendre sur scène. Alors, progressif ou pas ? Si Metallica devient un groupe de metal progressif avec …And Justice For All, il ne perd rien de sa colère primitive, et est progressif comme l’était le King Crimson de Lark’s Tongues in Aspic ou de Red : froid, desséché, dur.

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Cadeau empoisonné que le rôle de bassiste pour Jason Newsted, il est condamné au silence.

Prenant le contrepied de la complexification de leurs compositions, les Four Horsemen dégraissent le son, épurent la production à son strict minimum. Aucune fantaisie, ‘Tallica n’a jamais été aussi martial. Les textures ne sont pas négligées pour autant, au contraire, jamais les guitares n’ont été aussi biaisées. La distorsion est spartiate : musclée, anguleuse, nerveuse, sans un gramme de gras. Les aiguës sont gluants, glaçants et la batterie résonne de façon très particulière, à la fois sèche, épaisse et étouffée. A moins d’amplifier les fréquences basses outre mesure, au risque de faire saturer votre chaine hifi, Jason Newsted est pratiquement inaudible, on le devine bien plus qu’on ne l’écoute.

C’est peu dire qu’…And Justice For All est un album inconfortable. Par rapport, à ses prédécesseurs, la grande nouveauté est que les morceaux n’explosent jamais. Fight Fire With Fire était un shoot de nitroglycérine à la limite de l’assourdissant, Blackened et sa suite présentent une colère contenue, cheminent sur un tempo plus lent, plus posé. Il faut s’accrocher à ce qu’il y a, c’est-à-dire très peu, en fait. Une batterie, deux guitares qui jouent le même riff, un chanteur qui prend son temps pour arriver, des solos qui ne surgissent qu’au bout de plusieurs minutes. Metallica parvient à enchainer les riffs à tiroirs sans les juxtaposer sans liant, ceci entre autres grâce à l’utilisation du staccato sur la corde de mi comme point d’ancrage. Une technique qui permet la greffe de toutes les trouvailles guitaristiques sur cette colonne vertébrale inamovible.

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Kirk Hammett, ou le seul metalleux qui semble sorti de l’école primaire.

Du côté des solos se trouvent des petites tueries de metal épique, froid et tranchant. Les stridences, freinages, grincements, vrilles de ferraille et coulées de notes claires d’Eye of the Beholder secouent la caboche et nouent les intestins, interdisant toute assimilation avec la « branlette de manche », même si Hammett, qui reste un pur produit de l’école du shred, ne se soucie pas non plus outre mesure de la clarté et de la parcimonie du plan. L’alchimie d’Ulrich ne cesse de varier entre martèlement incessant de la caisse claire, enchevêtrement de toms et de double pédale sur des temps instables, le tout ponctué de cymbales fracassées… Un jeu perturbant qui bouscule et déséquilibre l’auditeur, judicieusement contrebalancé par des riffs toujours accrocheurs. Bref Metallica déploie des merveilles d’innovation, en étant nettement moins démonstratif qu’auparavant (moins de notes, less is more), et sans jamais perdre de vue une certaine mélodicité sans laquelle ils ne parviendraient pas à leur première ambition ; frapper les esprits du plus grand nombre.

A ce titre il faut dire un mot sur le chant d’Hetfield, sur lequel on ne s’attarde guère trop d’habitude, préférant tartiner sur ses talents de riffeur supersonique. Hetfield, en plus d’être un immense guitariste, est un très bon chanteur de metal. Evidemment, difficile de lui trouver d’incroyables qualités de songwriter (un exercice dans lequel il est néanmoins tout à fait honnête) et des mélodies hors du commun, mais ce n’est pas exactement ce qu’on lui demande étant donné que la musique de Metallica s’oriente autour de la puissance. La qualité d’Hetfield est de se mettre au diapason : sa diction et son ton collent parfaitement avec la couleur des morceaux, il chante avec le coffre qui convient, de manière parfois approximative mais sans jamais brailler ni user de grunt malvenu (on est pas chez Sepultura ici !) et toujours en gardant des semblants de mélodie qui font tant défaut au commun du Brutal. Ainsi, Hetfield tient le haut du pavé dans la catégorie des grands frontmen metalloïdes, aux côtés d’Ozzy Osbourne et de Maynard James Keenan (Mike Patton chez Fantômas ne compte pas, il est définitivement hors catégorie !)



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Tracklisting :
 
1. Blackened (6’41")
2. …And Justice For All (9’47")
3. Eye of the Beholder (6’30")
4. One (7’27")
5. The Shortest Straw (6’36")
6. Harvester of Sorrow (5’46")
7. The Frayed Ends of Sanity (7’44")
8. To Live Is to Die (9’49")
9. Dyers Eve (5’13")
 
Durée totale : 65’34"