Chansons, textes
The Lonesome Death Of Hattie Carroll

The Lonesome Death Of Hattie Carroll

Bob Dylan

par Béatrice le 6 mars 2006

28 août 1963, Washington. Dans une Amérique déchirée par la ségrégation raciale, Martin Luther King prononce un discours qui restera gravé dans les mémoires ; le même jour, revenant de cette Marche sur Washington, le jeune Bob Dylan apprend dans le journal la condamnation de William Devereux Zantzinger pour le meurtre de Hattie Carroll, une serveuse noire dans un club de Baltimore. Ce fait divers lui inspirera une des chansons les plus virulentes et les plus fortes de l’album The Times They Are A-Changin’.

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Dans les États-Unis des années 1960, la ségrégation raciale demeure un problème brûlant, contre lequel Bob Dylan s’engage dès ses débuts. Figure marquante du Mouvement pour les Droits Civiques, il chante en effet lors de la Marche sur Washington menée par Martin Luther King en 1963, et des chansons telles qu’Oxford Town ou Blowin’ In The Wind (qui servira d’ailleurs d’hymne au mouvement) révèlent sa position dès l’album The Freewheelin’. Mais c’est sur The Times They Are A-Changin’ qu’on trouve les dénonciations les plus évidentes et les plus virulentes du racisme : profondément politique, le disque contient notamment une chanson sur l’assassinat du militant pour les droits civiques Medgar Envers, ainsi qu’un titre inspiré par un fait divers qui serait probablement tombé dans l’oubli si une chanson ne lui avait pas été consacrée, The Lonesome Death Of Hattie Carroll, hommage posthume autant que diatribe contre les injustices.

De l’aveu de Dylan lui-même [1], cette chanson fait partie de celles qu’il n’aurait probablement jamais écrites s’il n’avait pas entendu Jenny des Corsaires, de Bertold Brecht et Kurt Weill : « Si je n’avais pas été au Théâtre de Lys et si je n’y avais pas entendu la ballade Jenny des Corsaires, il ne me serait peut-être jamais venu à l’esprit de les écrire, et que des chansons comme celles-ci pouvaient être écrites », explique-t-il en parlant d’It’s Alright Ma (I’m Only Bleeding), Mr.Tambourine Man, A Hard Rain’s A-Gonna Fall ou justement The Lonesome Death Of Hattie Carroll. Et, en effet, si la structure musicale de la chanson qui nous intéresse ici est relativement simple et classique, le texte est très touffu et complexe, et d’une précision presque journalistique : Bob Dylan semble ne vouloir omettre aucun détail, et, visée dénonciatrice mise à part, les faits paraissent retranscrits avec un souci de précision et d’exactitude qui renforce la chanson, les simples faits, associés à la verve narrative de Zimmerman, suffisant à rallier à la cause de l’auteur. On en sait, après une écoute attentive de cette chanson, pratiquement autant qu’après la lecture d’un long article de presse sur les événements :

William Zanzinger killed poor Hattie Carroll
With a cane that he twirled around his diamond ring finger
At a Baltimore hotel society gath’rin’
(...)
William Zanzinger, who at 24
Owns a tobacco farm of 600 acres
(...)
Hattie Carroll was a maid of the kitchen.
She was 51 and gave birth to ten children

Décrivant d’abord les faits, puis s’attardant successivement sur le cas de chacun des deux protagonistes avant d’en arriver au dénouement (le procès) et à la chute (la sentence, de six mois...), il construit la chanson comme un véritable récit, apparemment objectif et purement factuel - bien que, en s’intéressant un peu plus au vocabulaire et à l’écriture, on s’aperçoit assez rapidement que le lexique employé pour qualifier les actions de William Zanzinger est largement dépréciatif (« And swear words and sneering, and his tongue it was snarling »), alors que la description de la vie misérable de Hattie Carroll invite à la compassion. De même, dans le dernier couplet, l’ironie discrète mais pourtant bien présente dans l’accent mis sur la volonté d’impartialité du juge et le contraste avec la sentence finale ne laisse plâner aucun doute sur l’opinion de Dylan."

In the courtroom, of honour, the judge pounded his gavel
To show that all is equal and that the courts are on the level
And that the strings in the books can’t be pulled and persuaded
And that even the nobles get properly handled
Once that the cops have chased after and caught ’em
And that the ladder of law has no top and no bottom (...)
...Handed out strongly, for penalty and repentance,
William Zanzinger with a six-month sentence
 
Malgré tout, cette chanson est probablement l’une des plus factuelles de Bob Dylan, même sur cet album où elle n’est pas seule à être inspirée d’événements réels. Mais il ne faut pas non plus oublier qu’elle est une réaction à chaud : Hattie Carroll est morte le 9 février 1963, William Zantzinger a été condamné le 28 août et envoyé en prison le 15 septembre ; la chanson a été enregistrée le 23 octobre de la même année. Cependant, il reste que le texte de Dylan présente quelques inexactitudes et un bref retour sur les faits s’impose.
 
Nous sommes donc le 9 février 1963, à l’Emerson Hotel de Baltimore, Maryland ; il est environ 1h30 du matin. Une fête se tient depuis la veille au soir, et le jeune William Devereux Zantzinger (dont Bob Dylan a d’ailleurs écorché le nom dans sa chanson), 24 ans, est passablement émeché - suffisamment pour avoir déjà frappé deux personnes avec la canne de bois avec laquelle il s’amusait depuis le début de la soirée. Pourtant toujours assoiffé, il se dirige vers le bar et demande un verre à la serveuse qui se trouve être Hattie Carroll, une noire de 51 ans, menant une vie probablement moins misérable que le tableau qu’en dépeint Dylan, mais souffrant de problèmes cardiaques et d’hypertension qui la fragilisent et la mettent à la merci du moindre choc. Estimant que celle-ci ne le sert pas assez vite, il s’enerve, l’invective et finalement lui assène un coup de cane sur l’épaule. Sous le choc, elle s’effondre, et est transportée à l’hôpital où elle mourra. William Zantzinger est pendant ce temps arrêté, mis en garde à vue pour la nuit et libéré sous caution le lendemain matin, alors que la police n’est pas encore au courant de la mort de Hattie Carroll. Il ne s’en tirera cependant pas si bien, puisqu’il sera finalement arrêté et jugé pour homicide involontaire - l’hôpital ayant établi que la cause du décès avait été une hémorragie cérébrale due à un choc. Cette arrestation et ce procès constituent un événement d’une certaine importance, car c’est la première fois dans le Maryland qu’un blanc est accusé du meurtre d’un noir. La sentence sera toutefois assez légère : six mois, comme le dit la chanson, et William Zantzinger, bien qu’il soit une personnalité assez appréciée et populaire dans les alentours de Baltimore, aura une trentaine d’années plus tard de nouveau affaire à la justice pour des affaires d’escroquerie. Inutile de préciser qu’il ne porte pas Bob Dylan dans son cœur...
 
Les quelques imprécisions de la chanson n’ôtent pas gand chose à sa qualité ni à sa pertinence ; le fait de mettre en relief un fait divers révélant la tension entre les blancs et les noirs et les injustices et inégalités, tout en rendant hommage à la victime est un acte profondément politique et subversif, une fois replacé dans son contexte. Même si, à aucun moment dans la chanson il n’est explicitement évoqué que la victime était noir et le coupable blanc (est-ce parce que les faits étaient récents et donc plus ou moins connus ? parce que cela paraissait implicitement évident à Dylan ?), la chanson redonne sa place au combat pour l’égalité (au-delà même, peut-être, de celui contre la ségrégation), à une époque où les journaux, au lendemain du « I have a dream » de Luther King, se contentaient d’exprimer leur soulagement que la manifestation n’ait pas tourné à l’émeute... Et, au-delà de la dénonciation des dysfonctionnements judiciaires, c’est aussi une dénonciation plus subtile d’une ségrégation bien plus discrète et sournoise, mais sûrement tout aussi dangereuse, qui passe à travers le titre même du morceau : la mort de Hattie Carroll a bien été « solitaire » ; parmi les 200 invités de la soirées, pas un seul ne s’est levé pour défendre la serveuse, pas un seul ne s’est révolté de la façon dont William Zantzinger l’a invectivé. L’évolution des mentalités ne se fait pas en un jour ; et, comme les images du discours de Martin Luther King, cette chanson contribue, à son échelle, à cette évolution et à rendre leur place à ceux qui ont longtemps été laissés sur les bas-côtés de l’Histoire.
 
Sources :
• Ian Frazier, « Legacy of a Lonely Death », Mother Jones , novembre-décembre 2004, republié par The Guardian le 25 février 2005
• « The True Story of William Zanziger », The Telegraph, 1991


[1Chronicles, Volume One, 2004

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La chanson The Lonesome Death Of Hattie Carroll est disponible sur l’album The Times They Are A-Changin’, paru le 13 janvier 1964, ainsi qu’en version live sur les volumes 5 et 6 des Bootleg Series parus respectivement en 2002 et 2004.