Chansons, textes
Masters Of War

Masters Of War

Bob Dylan

par Giom le 28 novembre 2006

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Le 2 novembre 2006, Greil Marcus, l’éminent universitaire américain et également rock critic de son état, se trouvait à Pantin en Seine-Saint-Denis. Pourquoi ? Il était l’invité de l’association Zebrock et ouvrait les hostilités d’un colloque dont le sujet était le suivant : “Musiques populaires, icônes et mythologies”. En bon B-Sider, je m’y rendais sans trop tarder pour assister à un exposé du maître consacré à un morceau d’un de ses artistes cultes, Bob Dylan, et sa mystérieuse chanson Masters Of War. Or, quand un grand homme parle (Marcus, dans ce cas là, pas Dylan) et bien, le mieux à faire est de l’écouter. Compte rendu.

A priori Masters Of War n’a rien d’extraordinaire dans le vaste répertoire de protest songs du Dylan du début des 60’s. Sur le même album d’où est issu ce morceau, The Freewheelin’ Bob Dylan, on préférera sans hésiter les plus connus Blowin’ In The Wind ou A Hard Rain’s A-Gonna Fall, allusion à la crise des missiles de Cuba. Avec sa mélodie poussive et ses paroles peu subtiles (“Come you masters of war / You that build all the guns / You that build the death planes / You that build all the bombs...”), Masters Of War ne reste pas vraiment dans les mémoires. En plus de cela, elle procure au chanteur des ennuis car on l’accuse (peut-être à juste titre) d’avoir pompé une mélodie sur une vieille comptine britannique du XVIème siècle. En plus, le morceau choque les étudiants gauchistes et cependant bien pensants de la scène de Greenwich par sa fin un brin démesurée en appelant tout simplement au meurtre de gens pourris certes, mais d’êtres humains tout de même : “And I hope that you die /
And your death’ll come soon
”. Violent le petit folkeux Robert ? En fait, peut-être bien.

Logiquement, le morceau ne s’impose pas avec le temps. Il est très rarement joué par Dylan et vite renié par un artiste qui réalisera, comme on le sait, une mutation électrique et mettra au placard une série de folk songs jugées datées, dont Masters Of War. Seulement, tout le monde connaît un jour la disette, même les plus grands, comme ce fut le cas du maître dans les années 80 (d’un autre côté, comment lui en vouloir en ces temps difficiles pour tout le monde ?). À cette époque, le titre refait surface lors des concerts du Zim mais pas pour longtemps puisqu’une fois revenu en grâce (ces choses-là sont cycliques), Dylan le laissera à nouveau sur le banc de touche.

Jusqu’à un certain 21 février 1991 lors d’une soirée des Grammy Awards. À cette époque, la cérémonie avait un peu de sens et les organisateurs un peu de goût puisque Dylan recevait ce soir-là une récompense pour l’ensemble de son œuvre. L’occasion pour lui de se produire et de jouer une version électrique fulgurante de... Masters Of War ! La performance est excellente et tombe à pic en pleine guerre du Golfe première version. Durant son interprétation, Dylan ira jusqu’à marmonner les paroles de façon à ce qu’elles soient totalement inaudibles pour les (télé)spectateurs. L’artiste a l’air bouffi, son regard n’est pas net... La performance est cependant sensationnelle et les propos de Dylan prennent une allure de plaintes symboliques, comme des balles tranchantes. Un pur signifiant qui décuple la valeur du signifié. Un effet monstre donc, un engagement, un vrai. Alors qu’on le questionne sur son acte à la sortie de la cérémonie, Dylan n’aura qu’une réponse de joueur de rugby français qui botte en touche plutôt que de transformer un essai réussi : « En fait, j’avais un rhume. » Ah, là, là, certains artistes sont insaisissables.


Tout de même, la chanson retrouve une seconde vie et il ne sera plus étonnant de la réentendre à des concerts de Dylan pendant les années 2000 à plusieurs moments-clés du règne du fils texan au « w » au milieu. On la retrouve le 5 octobre 2001, lors du premier concert de Dylan après les attentas du 11 septembre. En version acoustique le 11 novembre 2002, lors des élections de mi-mandat de la première période de Bush. Enfin, en octobre 2004, quelques jours avant les ultimes élections présidentielles.

Les marchands de guerre sont donc plus que jamais là. Ils ont changé depuis 1963 mais Bob Dylan aussi est encore présent pour jouer un titre a priori destiné aux oubliettes du répertoire folk de la première moitié des 60’s. Heureusement, sinon le cas Dylan n’en serait que trop facile à traiter, l’artiste est toujours là également pour nous faire mentir, déclarant à propos de ce titre : “Chaque fois que je la chante, quelqu’un écrit que c’est une chanson anti-guerre. Mais cette chanson ne contient aucun sentiment anti-guerre. Je ne suis pas un pacifiste. Je ne pense pas l’avoir jamais été”.

Et d’un seul coup, plus rien n’est clair. Heureusement que tout l’intérêt est là.



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